Make your own free website on Tripod.com

List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
< < Previous Page    

trois espèces précieuses aux feuillages fantastiques et qui semblent
autour d’eux réserver du vide, donner de l’air, faire de la clarté.
Ainsi c’était la saison où le Bois de Boulogne trahit le plus
d’essences diverses et juxtapose le plus de parties distinctes en un
assemblage composite. Et c’était aussi l’heure. Dans les endroits où
les arbres gardaient encore leurs feuilles, ils semblaient subir une
altération de leur matière à partir du point où ils étaient touchés
par la lumière du soleil, presque horizontale le matin comme elle le
redeviendrait quelques heures plus tard au moment où dans le
crépuscule commençant, elle s’allume comme une lampe, projette à
distance sur le feuillage un reflet artificiel et chaud, et fait
flamber les suprêmes feuilles d’un arbre qui reste le candélabre
incombustible et terne de son faîte incendié. Ici, elle épaississait
comme des briques, et, comme une jaune maçonnerie persane à dessins
bleus, cimentait grossièrement contre le ciel les feuilles des
marronniers, là au contraire les détachait de lui, vers qui elles
crispaient leurs doigts d’or. A mi-hauteur d’un arbre habillé de vigne
vierge, elle greffait et faisait épanouir, impossible à discerner
nettement dans l’éblouissement, un immense bouquet comme de fleurs
rouges, peut-être une variété d’œillet. Les différentes parties du
Bois, mieux confondues l’été dans l’épaisseur et la monotonie des
verdures se trouvaient dégagées. Des espaces plus éclaircis laissaient
voir l’entrée de presque toutes, ou bien un feuillage somptueux la
désignait comme une oriflamme. On distinguait, comme sur une carte en
couleur, Armenonville, le Pré Catelan, Madrid, le Champ de courses,
les bords du Lac. Par moments apparaissait quelque construction
inutile, une fausse grotte, un moulin à qui les arbres en s’écartant
faisaient place ou qu’une pelouse portait en avant sur sa moelleuse
plateforme. On sentait que le Bois n’était pas qu’un bois, qu’il
répondait à une destination étrangère à la vie de ses arbres,
l’exaltation que j’éprouvais n’était pas causée que par l’admiration
de l’automne, mais par un désir. Grande source d’une joie que l’âme
ressent d’abord sans en reconnaître la cause, sans comprendre que rien
au dehors ne la motive. Ainsi regardais-je les arbres avec une
tendresse insatisfaite qui les dépassait et se portait à mon insu vers
ce chef-d’œuvre des belles promeneuses qu’ils enferment chaque jour
pendant quelques heures. J’allais vers l’allée des Acacias. Je
traversais des futaies où la lumière du matin qui leur imposait des
divisions nouvelles, émondait les arbres, mariait ensemble les tiges
diverses et composait des bouquets. Elle attirait adroitement à elle
deux arbres; s’aidant du ciseau puissant du rayon et de l’ombre, elle
retranchait à chacun une moitié de son tronc et de ses branches, et,
tressant ensemble les deux moitiés qui restaient, en faisait soit un
seul pilier d’ombre, que délimitait l’ensoleillement d’alentour, soit
un seul fantôme de clarté dont un réseau d’ombre noire cernait le
factice et tremblant contour. Quand un rayon de soleil dorait les plus
hautes branches, elles semblaient, trempées d’une humidité
étincelante, émerger seules de l’atmosphère liquide et couleur
d’émeraude où la futaie tout entière était plongée comme sous la mer.
Car les arbres continuaient à vivre de leur vie propre et quand ils
n’avaient plus de feuilles, elle brillait mieux sur le fourreau de
velours vert qui enveloppait leurs troncs ou dans l’émail blanc des
sphères de gui qui étaient semées au faîte des peupliers, rondes comme
le soleil et la lune dans la Création de Michel-Ange. Mais forcés
depuis tant d’années par une sorte de greffe à vivre en commun avec la
femme, ils m’évoquaient la dryade, la belle mondaine rapide et colorée
qu’au passage ils couvrent de leurs branches et obligent à ressentir
comme eux la puissance de la saison; ils me rappelaient le temps
heureux de ma croyante jeunesse, quand je venais avidement aux lieux
où des chefs-d’œuvre d’élégance féminine se réaliseraient pour
quelques instants entre les feuillages inconscients et complices. Mais
la beauté que faisaient désirer les sapins et les acacias du bois de
Boulogne, plus troublants en cela que les marronniers et les lilas de
Trianon que j’allais voir, n’était pas fixée en dehors de moi dans les
souvenirs d’une époque historique, dans des œuvres d’art, dans un
petit temple à l’amour au pied duquel s’amoncellent les feuilles
palmées d’or. Je rejoignis les bords du Lac, j’allai jusqu’au Tir aux
pigeons. L’idée de perfection que je portais en moi, je l’avais prêtée
alors à la hauteur d’une victoria, à la maigreur de ces chevaux
furieux et légers comme des guêpes, les yeux injectés de sang comme
les cruels chevaux de Diomède, et que maintenant, pris d’un désir de
revoir ce que j’avais aimé, aussi ardent que celui qui me poussait
bien des années auparavant dans ces mêmes chemins, je voulais avoir de
nouveau sous les yeux au moment où l’énorme cocher de Mme Swann,
surveillé par un petit groom gros comme le poing et aussi enfantin que
saint Georges, essayait de maîtriser leurs ailes d’acier qui se
débattaient effarouchées et palpitantes. Hélas! il n’y avait plus que
des automobiles conduites par des mécaniciens moustachus
qu’accompagnaient de grands valets de pied. Je voulais tenir sous les
yeux de mon corps pour savoir s’ils étaient aussi charmants que les
voyaient les yeux de ma mémoire, de petits chapeaux de femmes si bas
qu’ils semblaient une simple couronne. Tous maintenant étaient
immenses, couverts de fruits et de fleurs et d’oiseaux variés. Au lieu
des belles robes dans lesquelles Mme Swann avait l’air d’une reine,
des tuniques gréco-saxonnes relevaient avec les plis des Tanagra, et
quelquefois dans le style du Directoire, des chiffrons liberty semés
de fleurs comme un papier peint. Sur la tête des messieurs qui
auraient pu se promener avec Mme Swann dans l’allée de la
Reine-Marguerite, je ne trouvais pas le chapeau gris d’autrefois, ni
même un autre. Ils sortaient nu-tête. Et toutes ces parties nouvelles
du spectacle, je n’avais plus de croyance à y introduire pour leur
donner la consistance, l’unité, l’existence; elles passaient éparses
devant moi, au hasard, sans vérité, ne contenant en elles aucune
beauté que mes yeux eussent pu essayer comme autrefois de composer.
C’étaient des femmes quelconques, en l’élégance desquelles je n’avais
aucune foi et dont les toilettes me semblaient sans importance. Mais
quand disparaît une croyance, il lui survit—et de plus en plus vivace
pour masquer le manque de la puissance que nous avons perdue de donner
de la réalité à des choses nouvelles—un attachement fétichiste aux
anciennes qu’elle avait animées, comme si c’était en elles et non en
nous que le divin résidait et si notre incrédulité actuelle avait une
cause contingente, la mort des Dieux.

Quelle horreur! me disais-je: peut-on trouver ces automobiles
élégantes comme étaient les anciens attelages? je suis sans doute déjà
trop vieux—mais je ne suis pas fait pour un monde où les femmes
s’entravent dans des robes qui ne sont pas même en étoffe. A quoi bon
venir sous ces arbres, si rien n’est plus de ce qui s’assemblait sous
ces délicats feuillages rougissants, si la vulgarité et la folie ont
remplacé ce qu’ils encadraient d’exquis. Quelle horreur! Ma
consolation c’est de penser aux femmes que j’ai connues, aujourd’hui
qu’il n’y a plus d’élégance. Mais comment des gens qui contemplent ces
horribles créatures sous leurs chapeaux couverts d’une volière ou d’un
potager, pourraient-ils même sentir ce qu’il y avait de charmant à
voir Mme Swann coiffée d’une simple capote mauve ou d’un petit chapeau
que dépassait une seule fleur d’iris toute droite. Aurais-je même pu
leur faire comprendre l’émotion que j’éprouvais par les matins d’hiver
à rencontrer Mme Swann à pied, en paletot de loutre, coiffée d’un
simple béret que dépassaient deux couteaux de plumes de perdrix, mais
autour de laquelle la tiédeur factice de son appartement était
évoquée, rien que par le bouquet de violettes qui s’écrasait à son
corsage et dont le fleurissement vivant et bleu en face du ciel gris,
de l’air glacé, des arbres aux branches nues, avait le même charme de
ne prendre la saison et le temps que comme un cadre, et de vivre dans
une atmosphère humaine, dans l’atmosphère de cette femme, qu’avaient
dans les vases et les jardinières de son salon, près du feu allumé,
devant le canapé de soie, les fleurs qui regardaient par la fenêtre
close la neige tomber? D’ailleurs il ne m’eût pas suffi que les
toilettes fussent les mêmes qu’en ces années-là. A cause de la
solidarité qu’ont entre elles les différentes parties d’un souvenir et
que notre mémoire maintient équilibrées dans un assemblage où il ne
nous est pas permis de rien distraire, ni refuser, j’aurais voulu
pouvoir aller finir la journée chez une de ces femmes, devant une
tasse de thé, dans un appartement aux murs peints de couleurs sombres,
comme était encore celui de Mme Swann (l’année d’après celle où se
termine la première partie de ce récit) et où luiraient les feux
orangés, la rouge combustion, la flamme rose et blanche des
chrysanthèmes dans le crépuscule de novembre pendant des instants
pareils à ceux où (comme on le verra plus tard) je n’avais pas su
découvrir les plaisirs que je désirais. Mais maintenant, même ne me
conduisant à rien, ces instants me semblaient avoir eu eux-mêmes assez
de charme. Je voudrais les retrouver tels que je me les rappelais.
Hélas! il n’y avait plus que des appartements Louis XVI tout blancs,
émaillés d’hortensias bleus. D’ailleurs, on ne revenait plus à Paris
que très tard. Mme Swann m’eût répondu d’un château qu’elle ne
rentrerait qu’en février, bien après le temps des chrysanthèmes, si je
lui avais demandé de reconstituer pour moi les éléments de ce souvenir
que je sentais attaché à une année lointaine, à un millésime vers
lequel il ne m’était pas permis de remonter, les éléments de ce désir
devenu lui-même inaccessible comme le plaisir qu’il avait jadis
vainement poursuivi. Et il m’eût fallu aussi que ce fussent les mêmes
femmes, celles dont la toilette m’intéressait parce que, au temps où
je croyais encore, mon imagination les avait individualisées et les
avait pourvues d’une légende. Hélas! dans l’avenue des Acacias—l’allée
de Myrtes—j’en revis quelques-unes, vieilles, et qui n’étaient plus
que les ombres terribles de ce qu’elles avaient été, errant, cherchant
désespérément on ne sait quoi dans les bosquets virgiliens. Elles
avaient fui depuis longtemps que j’étais encore à interroger vainement
les chemins désertés. Le soleil s’était caché. La nature recommençait
à régner sur le Bois d’où s’était envolée l’idée qu’il était le Jardin
élyséen de la Femme; au-dessus du moulin factice le vrai ciel était
gris; le vent ridait le Grand Lac de petites vaguelettes, comme un
lac; de gros oiseaux parcouraient rapidement le Bois, comme un bois,
et poussant des cris aigus se posaient l’un après l’autre sur les
grands chênes qui sous leur couronne druidique et avec une majesté
dodonéenne semblaient proclamer le vide inhumain de la forêt
désaffectée, et m’aidaient à mieux comprendre la contradiction que
c’est de chercher dans la réalité les tableaux de la mémoire, auxquels
manquerait toujours le charme qui leur vient de la mémoire même et de
n’être pas perçus par les sens. La réalité que j’avais connue
n’existait plus. Il suffisait que Mme Swann n’arrivât pas toute
pareille au même moment, pour que l’Avenue fût autre. Les lieux que
nous avons connus n’appartiennent pas qu’au monde de l’espace où nous
les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche
au milieu d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors; le
souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain
instant; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives,
hélas, comme les années.







< < Previous Page    



Other sites:

db3nf.com screen-capture.net floresca.net simonova.net flora-source.com flora-source.com sourcecentral.com sourcecentral.com geocities.com