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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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de leur toilette, de leur attelage, de mille détails au sein desquels
je mettais ma croyance comme une âme intérieure qui donnait la
cohésion d’un chef-d’œuvre à cet ensemble éphémère et mouvant. Mais
c’est Mme Swann que je voulais voir, et j’attendais qu’elle passât,
ému comme si ç’avait été Gilberte, dont les parents, imprégnés comme
tout ce qui l’entourait, de son charme, excitaient en moi autant
d’amour qu’elle, même un trouble plus douloureux (parce que leur point
de contact avec elle était cette partie intestine de sa vie qui
m’était interdite), et enfin (car je sus bientôt, comme on le verra,
qu’ils n’aimaient pas que je jouasse avec elle), ce sentiment de
vénération que nous vouons toujours à ceux qui exercent sans frein la
puissance de nous faire du mal.

J’assignais la première place à la simplicité, dans l’ordre des
mérites esthétiques et des grandeurs mondaines quand j’apercevais Mme
Swann à pied, dans une polonaise de drap, sur la tête un petit toquet
agrémenté d’une aile de lophophore, un bouquet de violettes au
corsage, pressée, traversant l’allée des Acacias comme si ç’avait été
seulement le chemin le plus court pour rentrer chez elle et répondant
d’un clin d’oeil aux messieurs en voiture qui, reconnaissant de loin
sa silhouette, la saluaient et se disaient que personne n’avait autant
de chic. Mais au lieu de la simplicité, c’est le faste que je mettais
au plus haut rang, si, après que j’avais forcé Françoise, qui n’en
pouvait plus et disait que les jambes «lui rentraient», à faire les
cent pas pendant une heure, je voyais enfin, débouchant de l’allée qui
vient de la Porte Dauphine—image pour moi d’un prestige royal, d’une
arrivée souveraine telle qu’aucune reine véritable n’a pu m’en donner
l’impression dans la suite, parce que j’avais de leur pouvoir une
notion moins vague et plus expérimentale,—emportée par le vol de deux
chevaux ardents, minces et contournés comme on en voit dans les
dessins de Constantin Guys, portant établi sur son siège un énorme
cocher fourré comme un cosaque, à côté d’un petit groom rappelant le
«tigre» de «feu Baudenord», je voyais—ou plutôt je sentais imprimer sa
forme dans mon cœur par une nette et épuisante blessure—une
incomparable victoria, à dessein un peu haute et laissant passer à
travers son luxe «dernier cri» des allusions aux formes anciennes, au
fond de laquelle reposait avec abandon Mme Swann, ses cheveux
maintenant blonds avec une seule mèche grise ceints d’un mince bandeau
de fleurs, le plus souvent des violettes, d’où descendaient de longs
voiles, à la main une ombrelle mauve, aux lèvres un sourire ambigu où
je ne voyais que la bienveillance d’une Majesté et où il y avait
surtout la provocation de la cocotte, et qu’elle inclinait avec
douceur sur les personnes qui la saluaient. Ce sourire en réalité
disait aux uns: «Je me rappelle très bien, c’était exquis!»; à
d’autres: «Comme j’aurais aimé! ç’a été la mauvaise chance!»; à
d’autres: «Mais si vous voulez! Je vais suivre encore un moment la
file et dès que je pourrai, je couperai.» Quand passaient des
inconnus, elle laissait cependant autour de ses lèvres un sourire
oisif, comme tourné vers l’attente ou le souvenir d’un ami et qui
faisait dire: «Comme elle est belle!» Et pour certains hommes
seulement elle avait un sourire aigre, contraint, timide et froid et
qui signifiait: «Oui, rosse, je sais que vous avez une langue de
vipère, que vous ne pouvez pas vous tenir de parler! Est-ce que je
m’occupe de vous, moi!» Coquelin passait en discourant au milieu
d’amis qui l’écoutaient et faisait avec la main à des personnes en
voiture, un large bonjour de théâtre. Mais je ne pensais qu’à Mme
Swann et je faisais semblant de ne pas l’avoir vue, car je savais
qu’arrivée à la hauteur du Tir aux pigeons elle dirait à son cocher de
couper la file et de l’arrêter pour qu’elle pût descendre l’allée à
pied. Et les jours où je me sentais le courage de passer à côté
d’elle, j’entraînais Françoise dans cette direction. A un moment en
effet, c’est dans l’allée des piétons, marchant vers nous que
j’apercevais Mme Swann laissant s’étaler derrière elle la longue
traîne de sa robe mauve, vêtue, comme le peuple imagine les reines,
d’étoffes et de riches atours que les autres femmes ne portaient pas,
abaissant parfois son regard sur le manche de son ombrelle, faisant
peu attention aux personnes qui passaient, comme si sa grande affaire
et son but avaient été de prendre de l’exercice, sans penser qu’elle
était vue et que toutes les têtes étaient tournées vers elle. Parfois
pourtant quand elle s’était retournée pour appeler son lévrier, elle
jetait imperceptiblement un regard circulaire autour d’elle.

Ceux même qui ne la connaissaient pas étaient avertis par quelque
chose de singulier et d’excessif—ou peut-être par une radiation
télépathique comme celles qui déchaînaient des applaudissements dans
la foule ignorante aux moments où la Berma était sublime,—que ce
devait être quelque personne connue. Ils se demandaient: «Qui
est-ce?», interrogeaient quelquefois un passant, ou se promettaient de
se rappeler la toilette comme un point de repère pour des amis plus
instruits qui les renseigneraient aussitôt. D’autres promeneurs,
s’arrêtant à demi, disaient:

—«Vous savez qui c’est? Mme Swann! Cela ne vous dit rien? Odette de
Crécy?»

—«Odette de Crécy? Mais je me disais aussi, ces yeux tristes... Mais
savez-vous qu’elle ne doit plus être de la première jeunesse! Je me
rappelle que j’ai couché avec elle le jour de la démission de
Mac-Mahon.»

—«Je crois que vous ferez bien de ne pas le lui rappeler. Elle est
maintenant Mme Swann, la femme d’un monsieur du Jockey, ami du prince
de Galles. Elle est du reste encore superbe.»

—«Oui, mais si vous l’aviez connue à ce moment-là, ce qu’elle était
jolie! Elle habitait un petit hôtel très étrange avec des
chinoiseries. Je me rappelle que nous étions embêtés par le bruit des
crieurs de journaux, elle a fini par me faire lever.»

Sans entendre les réflexions, je percevais autour d’elle le murmure
indistinct de la célébrité. Mon cœur battait d’impatience quand je
pensais qu’il allait se passer un instant encore avant que tous ces
gens, au milieu desquels je remarquais avec désolation que n’était pas
un banquier mulâtre par lequel je me sentais méprisé, vissent le jeune
homme inconnu auquel ils ne prêtaient aucune attention, saluer (sans
la connaître, à vrai dire, mais je m’y croyais autorisé parce que mes
parents connaissaient son mari et que j’étais le camarade de sa
fille), cette femme dont la réputation de beauté, d’inconduite et
d’élégance était universelle. Mais déjà j’étais tout près de Mme
Swann, alors je lui tirais un si grand coup de chapeau, si étendu, si
prolongé, qu’elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Des gens riaient.
Quant à elle, elle ne m’avait jamais vu avec Gilberte, elle ne savait
pas mon nom, mais j’étais pour elle—comme un des gardes du Bois, ou le
batelier ou les canards du lac à qui elle jetait du pain—un des
personnages secondaires, familiers, anonymes, aussi dénués de
caractères individuels qu’un «emploi de théâtre», de ses promenades au
bois. Certains jours où je ne l’avais pas vue allée des Acacias, il
m’arrivait de la rencontrer dans l’allée de la Reine-Marguerite où
vont les femmes qui cherchent à être seules, ou à avoir l’air de
chercher à l’être; elle ne le restait pas longtemps, bientôt rejointe
par quelque ami, souvent coiffé d’un «tube» gris, que je ne
connaissais pas et qui causait longuement avec elle, tandis que leurs
deux voitures suivaient.

Cette complexité du bois de Boulogne qui en fait un lieu factice et,
dans le sens zoologique ou mythologique du mot, un Jardin, je l’ai
retrouvée cette année comme je le traversais pour aller à Trianon, un
des premiers matins de ce mois de novembre où, à Paris, dans les
maisons, la proximité et la privation du spectacle de l’automne qui
s’achève si vite sans qu’on y assiste, donnent une nostalgie, une
véritable fièvre des feuilles mortes qui peut aller jusqu’à empêcher
de dormir. Dans ma chambre fermée, elles s’interposaient depuis un
mois, évoquées par mon désir de les voir, entre ma pensée et n’importe
quel objet auquel je m’appliquais, et tourbillonnaient comme ces
taches jaunes qui parfois, quoi que nous regardions, dansent devant
nos yeux. Et ce matin-là, n’entendant plus la pluie tomber comme les
jours précédents, voyant le beau temps sourire aux coins des rideaux
fermés comme aux coins d’une bouche close qui laisse échapper le
secret de son bonheur, j’avais senti que ces feuilles jaunes, je
pourrais les regarder traversées par la lumière, dans leur suprême
beauté; et ne pouvant pas davantage me tenir d’aller voir des arbres
qu’autrefois, quand le vent soufflait trop fort dans ma cheminée, de
partir pour le bord de la mer, j’étais sorti pour aller à Trianon, en
passant par le bois de Boulogne. C’était l’heure et c’était la saison
où le Bois semble peut-être le plus multiple, non seulement parce
qu’il est plus subdivisé, mais encore parce qu’il l’est autrement.
Même dans les parties découvertes où l’on embrasse un grand espace, çà
et là, en face des sombres masses lointaines des arbres qui n’avaient
pas de feuilles ou qui avaient encore leurs feuilles de l’été, un
double rang de marronniers orangés semblait, comme dans un tableau à
peine commencé, avoir seul encore été peint par le décorateur qui
n’aurait pas mis de couleur sur le reste, et tendait son allée en
pleine lumière pour la promenade épisodique de personnages qui ne
seraient ajoutés que plus tard.

Plus loin, là où toutes leurs feuilles vertes couvraient les arbres,
un seul, petit, trapu, étêté et têtu, secouait au vent une vilaine
chevelure rouge. Ailleurs encore c’était le premier éveil de ce mois
de mai des feuilles, et celles d’un empelopsis merveilleux et
souriant, comme une épine rose de l’hiver, depuis le matin même
étaient tout en fleur. Et le Bois avait l’aspect provisoire et factice
d’une pépinière ou d’un parc, où soit dans un intérêt botanique, soit
pour la préparation d’une fête, on vient d’installer, au milieu des
arbres de sorte commune qui n’ont pas encore été déplantés, deux ou

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