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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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l’éviter à la leçon de gymnastique où, sans me connaître, elle voulait
venir me parler sous prétexte de me dire que tu étais «trop beau pour
un garçon». Elle a toujours eu la rage de connaître du monde et il
faut bien qu’elle soit une espèce de folle comme j’ai toujours pensé,
si elle connaît vraiment Mme Swann. Car si elle était d’un milieu fort
commun, au moins il n’y a jamais rien eu que je sache à dire sur elle.
Mais il fallait toujours qu’elle se fasse des relations. Elle est
horrible, affreusement vulgaire, et avec cela faiseuse d’embarras.»

Quant à Swann, pour tâcher de lui ressembler, je passais tout mon
temps à table, à me tirer sur le nez et à me frotter les yeux. Mon
père disait: «cet enfant est idiot, il deviendra affreux.» J’aurais
surtout voulu être aussi chauve que Swann. Il me semblait un être si
extraordinaire que je trouvais merveilleux que des personnes que je
fréquentais le connussent aussi et que dans les hasards d’une journée
quelconque on pût être amené à le rencontrer. Et une fois, ma mère, en
train de nous raconter comme chaque soir à dîner, les courses qu’elle
avait faites dans l’après-midi, rien qu’en disant: «A ce propos,
devinez qui j’ai rencontré aux Trois Quartiers, au rayon des
parapluies: Swann», fit éclore au milieu de son récit, fort aride pour
moi, une fleur mystérieuse. Quelle mélancolique volupté, d’apprendre
que cet après-midi-là, profilant dans la foule sa forme surnaturelle,
Swann avait été acheter un parapluie. Au milieu des événements grands
et minimes, également indifférents, celui-là éveillait en moi ces
vibrations particulières dont était perpétuellement ému mon amour pour
Gilberte. Mon père disait que je ne m’intéressais à rien parce que je
n’écoutais pas quand on parlait des conséquences politiques que
pouvait avoir la visite du roi Théodose, en ce moment l’hôte de la
France et, prétendait-on, son allié. Mais combien en revanche, j’avais
envie de savoir si Swann avait son manteau à pèlerine!

—Est-ce que vous vous êtes dit bonjour? demandai-je.

—Mais naturellement, répondit ma mère qui avait toujours l’air de
craindre que si elle eût avoué que nous étions en froid avec Swann, on
eût cherché à les réconcilier plus qu’elle ne souhaitait, à cause de
Mme Swann qu’elle ne voulait pas connaître. «C’est lui qui est venu me
saluer, je ne le voyais pas.

—Mais alors, vous n’êtes pas brouillés?

—Brouillés? mais pourquoi veux-tu que nous soyons brouillés»,
répondit-elle vivement comme si j’avais attenté à la fiction de ses
bons rapports avec Swann et essayé de travailler à un «rapprochement».

—Il pourrait t’en vouloir de ne plus l’inviter.

—On n’est pas obligé d’inviter tout le monde; est-ce qu’il m’invite?
Je ne connais pas sa femme.

—Mais il venait bien à Combray.

—Eh bien oui! il venait à Combray, et puis à Paris il a autre chose à
faire et moi aussi. Mais je t’assure que nous n’avions pas du tout
l’air de deux personnes brouillées. Nous sommes restés un moment
ensemble parce qu’on ne lui apportait pas son paquet. Il m’a demandé
de tes nouvelles, il m’a dit que tu jouais avec sa fille, ajouta ma
mère, m’émerveillant du prodige que j’existasse dans l’esprit de
Swann, bien plus, que ce fût d’une façon assez complète, pour que,
quand je tremblais d’amour devant lui aux Champs-Élysées, il sût mon
nom, qui était ma mère, et pût amalgamer autour de ma qualité de
camarade de sa fille quelques renseignements sur mes grands-parents,
leur famille, l’endroit que nous habitions, certaines particularités
de notre vie d’autrefois, peut-être même inconnues de moi. Mais ma
mère ne paraissait pas avoir trouvé un charme particulier à ce rayon
des Trois Quartiers où elle avait représenté pour Swann, au moment où
il l’avait vue, une personne définie avec qui il avait des souvenirs
communs qui avaient motivé chez lui le mouvement de s’approcher
d’elle, le geste de la saluer.

Ni elle d’ailleurs ni mon père ne semblaient non plus trouver à parler
des grands-parents de Swann, du titre d’agent de change honoraire, un
plaisir qui passât tous les autres. Mon imagination avait isolé et
consacré dans le Paris social une certaine famille comme elle avait
fait dans le Paris de pierre pour une certaine maison dont elle avait
sculpté la porte cochère et rendu précieuses les fenêtres. Mais ces
ornements, j’étais seul à les voir. De même que mon père et ma mère
trouvaient la maison qu’habitait Swann pareille aux autres maisons
construites en même temps dans le quartier du Bois, de même la famille
de Swann leur semblait du même genre que beaucoup d’autres familles
d’agents de change. Ils la jugeaient plus ou moins favorablement selon
le degré où elle avait participé à des mérites communs au reste de
l’univers et ne lui trouvaient rien d’unique. Ce qu’au contraire ils y
appréciaient, ils le rencontraient à un degré égal, ou plus élevé,
ailleurs. Aussi après avoir trouvé la maison bien située, ils
parlaient d’une autre qui l’était mieux, mais qui n’avait rien à voir
avec Gilberte, ou de financiers d’un cran supérieur à son grand-père;
et s’ils avaient eu l’air un moment d’être du même avis que moi,
c’était par un malentendu qui ne tardait pas à se dissiper. C’est que,
pour percevoir dans tout ce qui entourait Gilberte, une qualité
inconnue analogue dans le monde des émotions à ce que peut être dans
celui des couleurs l’infra-rouge, mes parents étaient dépourvus de ce
sens supplémentaire et momentané dont m’avait doté l’amour.

Les jours où Gilberte m’avait annoncé qu’elle ne devait pas venir aux
Champs-Elysées, je tâchais de faire des promenades qui me
rapprochassent un peu d’elle. Parfois j’emmenais Françoise en
pèlerinage devant la maison qu’habitaient les Swann. Je lui faisais
répéter sans fin ce que, par l’institutrice, elle avait appris
relativement à Mme Swann. «Il paraît qu’elle a bien confiance à des
médailles. Jamais elle ne partira en voyage si elle a entendu la
chouette, ou bien comme un tic-tac d’horloge dans le mur, ou si elle a
vu un chat à minuit, ou si le bois d’un meuble, il a craqué. Ah! c’est
une personne très croyante!» J’étais si amoureux de Gilberte que si
sur le chemin j’apercevais leur vieux maître d’hôtel promenant un
chien, l’émotion m’obligeait à m’arrêter, j’attachais sur ses favoris
blancs des regards pleins de passion. Françoise me disait:

—Qu’est-ce que vous avez?

Puis, nous poursuivions notre route jusque devant leur porte cochère
où un concierge différent de tout concierge, et pénétré jusque dans
les galons de sa livrée du même charme douloureux que j’avais ressenti
dans le nom de Gilberte, avait l’air de savoir que j’étais de ceux à
qui une indignité originelle interdirait toujours de pénétrer dans la
vie mystérieuse qu’il était chargé de garder et sur laquelle les
fenêtres de l’entre-sol paraissaient conscientes d’être refermées,
ressemblant beaucoup moins entre la noble retombée de leurs rideaux de
mousseline à n’importe quelles autres fenêtres, qu’aux regards de
Gilberte. D’autres fois nous allions sur les boulevards et je me
postais à l’entrée de la rue Duphot; on m’avait dit qu’on pouvait
souvent y voir passer Swann se rendant chez son dentiste; et mon
imagination différenciait tellement le père de Gilberte du reste de
l’humanité, sa présence au milieu du monde réel y introduisait tant de
merveilleux, que, avant même d’arriver à la Madeleine, j’étais ému à
la pensée d’approcher d’une rue où pouvait se produire inopinément
l’apparition surnaturelle.

Mais le plus souvent,—quand je ne devais pas voir Gilberte—comme
j’avais appris que Mme Swann se promenait presque chaque jour dans
l’allée «des Acacias», autour du grand Lac, et dans l’allée de la
«Reine Marguerite», je dirigeais Françoise du côté du bois de
Boulogne. Il était pour moi comme ces jardins zoologiques où l’on voit
rassemblés des flores diverses et des paysages opposés; où, après une
colline on trouve une grotte, un pré, des rochers, une rivière, une
fosse, une colline, un marais, mais où l’on sait qu’ils ne sont là que
pour fournir aux ébats de l’hippopotame, des zèbres, des crocodiles,
des lapins russes, des ours et du héron, un milieu approprié ou un
cadre pittoresque; lui, le Bois, complexe aussi, réunissant des petits
mondes divers et clos,—faisant succéder quelque ferme plantée d’arbres
rouges, de chênes d’Amérique, comme une exploitation agricole dans la
Virginie, à une sapinière au bord du lac, ou à une futaie d’où surgit
tout à coup dans sa souple fourrure, avec les beaux yeux d’une bête,
quelque promeneuse rapide,—il était le Jardin des femmes; et,—comme
l’allée de Myrtes de l’Enéide,—plantée pour elles d’arbres d’une seule
essence, l’allée des Acacias était fréquentée par les Beautés
célèbres. Comme, de loin, la culmination du rocher d’où elle se jette
dans l’eau, transporte de joie les enfants qui savent qu’ils vont voir
l’otarie, bien avant d’arriver à l’allée des Acacias, leur parfum qui,
irradiant alentour, faisait sentir de loin l’approche et la
singularité d’une puissante et molle individualité végétale; puis,
quand je me rapprochais, le faîte aperçu de leur frondaison légère et
mièvre, d’une élégance facile, d’une coupe coquette et d’un mince
tissu, sur laquelle des centaines de fleurs s’étaient abattues comme
des colonies ailées et vibratiles de parasites précieux; enfin jusqu’à
leur nom féminin, désœuvré et doux, me faisaient battre le cœur mais
d’un désir mondain, comme ces valses qui ne nous évoquent plus que le
nom des belles invitées que l’huissier annonce à l’entrée d’un bal. On
m’avait dit que je verrais dans l’allée certaines élégantes que, bien
qu’elles n’eussent pas toutes été épousées, l’on citait habituellement
à côté de Mme Swann, mais le plus souvent sous leur nom de guerre;
leur nouveau nom, quand il y en avait un, n’était qu’une sorte
d’incognito que ceux qui voulaient parler d’elles avaient soin de
lever pour se faire comprendre. Pensant que le Beau—dans l’ordre des
élégances féminines—était régi par des lois occultes à la connaissance
desquelles elles avaient été initiées, et qu’elles avaient le pouvoir
de le réaliser, j’acceptais d’avance comme une révélation l’apparition

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