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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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nécessaires, inchangeables,—les beautés des paysages ou du grand art.
Je n’étais curieux, je n’étais avide de connaître que ce que je
croyais plus vrai que moi-même, ce qui avait pour moi le prix de me
montrer un peu de la pensée d’un grand génie, ou de la force ou de la
grâce de la nature telle qu’elle se manifeste livrée à elle-même, sans
l’intervention des hommes. De même que le beau son de sa voix,
isolément reproduit par le phonographe, ne nous consolerait pas
d’avoir perdu notre mère, de même une tempête mécaniquement imitée
m’aurait laissé aussi indifférent que les fontaines lumineuses de
l’Exposition. Je voulais aussi pour que la tempête fût absolument
vraie, que le rivage lui-même fût un rivage naturel, non une digue
récemment créée par une municipalité. D’ailleurs la nature par tous
les sentiments qu’elle éveillait en moi, me semblait ce qu’il y avait
de plus opposé aux productions mécaniques des hommes. Moins elle
portait leur empreinte et plus elle offrait d’espace à l’expansion de
mon cœur. Or j’avais retenu le nom de Balbec que nous avait cité
Legrandin, comme d’une plage toute proche de «ces côtes funèbres,
fameuses par tant de naufrages qu’enveloppent six mois de l’année le
linceul des brumes et l’écume des vagues».

«On y sent encore sous ses pas, disait-il, bien plus qu’au Finistère
lui-même (et quand bien même des hôtels s’y superposeraient maintenant
sans pouvoir y modifier la plus antique ossature de la terre), on y
sent la véritable fin de la terre française, européenne, de la Terre
antique. Et c’est le dernier campement de pêcheurs, pareils à tous les
pêcheurs qui ont vécu depuis le commencement du monde, en face du
royaume éternel des brouillards de la mer et des ombres.» Un jour qu’à
Combray j’avais parlé de cette plage de Balbec devant M. Swann afin
d’apprendre de lui si c’était le point le mieux choisi pour voir les
plus fortes tempêtes, il m’avait répondu: «Je crois bien que je
connais Balbec! L’église de Balbec, du XIIe et XIIIe siècle, encore à
moitié romane, est peut-être le plus curieux échantillon du gothique
normand, et si singulière, on dirait de l’art persan.» Et ces lieux
qui jusque-là ne m’avaient semblé que de la nature immémoriale, restée
contemporaine des grands phénomènes géologiques,—et tout aussi en
dehors de l’histoire humaine que l’Océan ou la grande Ourse, avec ces
sauvages pêcheurs pour qui, pas plus que pour les baleines, il n’y eut
de moyen âge—, ç’avait été un grand charme pour moi de les voir tout
d’un coup entrés dans la série des siècles, ayant connu l’époque
romane, et de savoir que le trèfle gothique était venu nervurer aussi
ces rochers sauvages à l’heure voulue, comme ces plantes frêles mais
vivaces qui, quand c’est le printemps, étoilent çà et là la neige des
pôles. Et si le gothique apportait à ces lieux et à ces hommes une
détermination qui leur manquait, eux aussi lui en conféraient une en
retour. J’essayais de me représenter comment ces pêcheurs avaient
vécu, le timide et insoupçonné essai de rapports sociaux qu’ils
avaient tenté là, pendant le moyen âge, ramassés sur un point des
côtes d’Enfer, aux pieds des falaises de la mort; et le gothique me
semblait plus vivant maintenant que, séparé des villes où je l’avais
toujours imaginé jusque-là, je pouvais voir comment, dans un cas
particulier, sur des rochers sauvages, il avait germé et fleuri en un
fin clocher. On me mena voir des reproductions des plus célèbres
statues de Balbec—les apôtres moutonnants et camus, la Vierge du
porche, et de joie ma respiration s’arrêtait dans ma poitrine quand je
pensais que je pourrais les voir se modeler en relief sur le
brouillard éternel et salé. Alors, par les soirs orageux et doux de
février, le vent,—soufflant dans mon cœur, qu’il ne faisait pas
trembler moins fort que la cheminée de ma chambre, le projet d’un
voyage à Balbec—mêlait en moi le désir de l’architecture gothique avec
celui d’une tempête sur la mer.

J’aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d’une
heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon cœur palpitât
lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les
annonces de voyages circulaires, l’heure de départ: elle me semblait
inciser à un point précis de l’après-midi une savoureuse entaille, une
marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées
conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu’on
verrait, au lieu de Paris, dans l’une de ces villes par où le train
passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir; car il
s’arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questambert, à Pontorson,
à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Benodet, à Pont-Aven, à Quimperlé,
et s’avançait magnifiquement surchargé de noms qu’il m’offrait et
entre lesquels je ne savais lequel j’aurais préféré, par impossibilité
d’en sacrifier aucun. Mais sans même l’attendre, j’aurais pu en
m’habillant à la hâte partir le soir même, si mes parents me l’avaient
permis, et arriver à Balbec quand le petit jour se lèverait sur la mer
furieuse, contre les écumes envolées de laquelle j’irais me réfugier
dans l’église de style persan. Mais à l’approche des vacances de
Pâques, quand mes parents m’eurent promis de me les faire passer une
fois dans le nord de l’Italie, voilà qu’à ces rêves de tempête dont
j’avais été rempli tout entier, ne souhaitant voir que des vagues
accourant de partout, toujours plus haut, sur la côte la plus sauvage,
près d’églises escarpées et rugueuses comme des falaises et dans les
tours desquelles crieraient les oiseaux de mer, voilà que tout à coup
les effaçant, leur ôtant tout charme, les excluant parce qu’ils lui
étaient opposés et n’auraient pu que l’affaiblir, se substituaient en
moi le rêve contraire du printemps le plus diapré, non pas le
printemps de Combray qui piquait encore aigrement avec toutes les
aiguilles du givre, mais celui qui couvrait déjà de lys et d’anémones
les champs de Fiésole et éblouissait Florence de fonds d’or pareils à
ceux de l’Angelico. Dès lors, seuls les rayons, les parfums, les
couleurs me semblaient avoir du prix; car l’alternance des images
avait amené en moi un changement de front du désir, et,—aussi brusque
que ceux qu’il y a parfois en musique, un complet changement de ton
dans ma sensibilité. Puis il arriva qu’une simple variation
atmosphérique suffit à provoquer en moi cette modulation sans qu’il y
eût besoin d’attendre le retour d’une saison. Car souvent dans l’une,
on trouve égaré un jour d’une autre, qui nous y fait vivre, en évoque
aussitôt, en fait désirer les plaisirs particuliers et interrompt les
rêves que nous étions en train de faire, en plaçant, plus tôt ou plus
tard qu’à son tour, ce feuillet détaché d’un autre chapitre, dans le
calendrier interpolé du Bonheur. Mais bientôt comme ces phénomènes
naturels dont notre confort ou notre santé ne peuvent tirer qu’un
bénéfice accidentel et assez mince jusqu’au jour où la science
s’empare d’eux, et les produisant à volonté, remet en nos mains la
possibilité de leur apparition, soustraite à la tutelle et dispensée
de l’agrément du hasard, de même la production de ces rêves
d’Atlantique et d’Italie cessa d’être soumise uniquement aux
changements des saisons et du temps. Je n’eus besoin pour les faire
renaître que de prononcer ces noms: Balbec, Venise, Florence, dans
l’intérieur desquels avait fini par s’accumuler le désir que m’avaient
inspiré les lieux qu’ils désignaient. Même au printemps, trouver dans
un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des
tempêtes et du gothique normand; même par un jour de tempête le nom de
Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du
palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs.

Mais si ces noms absorbèrent à tout jamais l’image que j’avais de ces
villes, ce ne fut qu’en la transformant, qu’en soumettant sa
réapparition en moi à leurs lois propres; ils eurent ainsi pour
conséquence de la rendre plus belle, mais aussi plus différente de ce
que les villes de Normandie ou de Toscane pouvaient être en réalité,
et, en accroissant les joies arbitraires de mon imagination,
d’aggraver la déception future de mes voyages. Ils exaltèrent l’idée
que je me faisais de certains lieux de la terre, en les faisant plus
particuliers, par conséquent plus réels. Je ne me représentais pas
alors les villes, les paysages, les monuments, comme des tableaux plus
ou moins agréables, découpés çà et là dans une même matière, mais
chacun d’eux comme un inconnu, essentiellement différent des autres,
dont mon âme avait soif et qu’elle aurait profit à connaître. Combien
ils prirent quelque chose de plus individuel encore, d’être désignés
par des noms, des noms qui n’étaient que pour eux, des noms comme en
ont les personnes. Les mots nous présentent des choses une petite
image claire et usuelle comme celles que l’on suspend aux murs des
écoles pour donner aux enfants l’exemple de ce qu’est un établi, un
oiseau, une fourmilière, choses conçues comme pareilles à toutes
celles de même sorte. Mais les noms présentent des personnes—et des
villes qu’ils nous habituent à croire individuelles, uniques comme des
personnes—une image confuse qui tire d’eux, de leur sonorité éclatante
ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément comme une de
ces affiches, entièrement bleues ou entièrement rouges, dans
lesquelles, à cause des limites du procédé employé ou par un caprice
du décorateur, sont bleus ou rouges, non seulement le ciel et la mer,
mais les barques, l’église, les passants. Le nom de Parme, une des
villes où je désirais le plus aller, depuis que j’avais lu la
Chartreuse, m’apparaissant compact, lisse, mauve et doux; si on me
parlait d’une maison quelconque de Parme dans laquelle je serais reçu,
on me causait le plaisir de penser que j’habiterais une demeure lisse,
compacte, mauve et douce, qui n’avait de rapport avec les demeures
d’aucune ville d’Italie puisque je l’imaginais seulement à l’aide de
cette syllabe lourde du nom de Parme, où ne circule aucun air, et de
tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du
reflet des violettes. Et quand je pensais à Florence, c’était comme à

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