Make your own free website on Tripod.com

List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
< < Previous Page     Next Page > >

s’empêcher de sourire, et peut-être de trouver aussi un sens profond
qu’elle n’y voyait pas, dans les mots dont elle se servit. Émerveillée
par la virtuosité des exécutants, la comtesse s’écria en s’adressant à
Swann: «C’est prodigieux, je n’ai jamais rien vu d’aussi fort...» Mais
un scrupule d’exactitude lui faisant corriger cette première
assertion, elle ajouta cette réserve: «rien d’aussi fort... depuis les
tables tournantes!»

A partir de cette soirée, Swann comprit que le sentiment qu’Odette
avait eu pour lui ne renaîtrait jamais, que ses espérances de bonheur
ne se réaliseraient plus. Et les jours où par hasard elle avait encore
été gentille et tendre avec lui, si elle avait eu quelque attention,
il notait ces signes apparents et menteurs d’un léger retour vers lui,
avec cette sollicitude attendrie et sceptique, cette joie désespérée
de ceux qui, soignant un ami arrivé aux derniers jours d’une maladie
incurable, relatent comme des faits précieux «hier, il a fait ses
comptes lui-même et c’est lui qui a relevé une erreur d’addition que
nous avions faite; il a mangé un œuf avec plaisir, s’il le digère bien
on essaiera demain d’une côtelette», quoiqu’ils les sachent dénués de
signification à la veille d’une mort inévitable. Sans doute Swann
était certain que s’il avait vécu maintenant loin d’Odette, elle
aurait fini par lui devenir indifférente, de sorte qu’il aurait été
content qu’elle quittât Paris pour toujours; il aurait eu le courage
de rester; mais il n’avait pas celui de partir.

Il en avait eu souvent la pensée. Maintenant qu’il s’était remis à son
étude sur Ver Meer il aurait eu besoin de retourner au moins quelques
jours à la Haye, à Dresde, à Brunswick. Il était persuadé qu’une
«Toilette de Diane» qui avait été achetée par le Mauritshuis à la
vente Goldschmidt comme un Nicolas Maes était en réalité de Ver Meer.
Et il aurait voulu pouvoir étudier le tableau sur place pour étayer sa
conviction. Mais quitter Paris pendant qu’Odette y était et même quand
elle était absente—car dans des lieux nouveaux où les sensations ne
sont pas amorties par l’habitude, on retrempe, on ranime une
douleur—c’était pour lui un projet si cruel, qu’il ne se sentait
capable d’y penser sans cesse que parce qu’il se savait résolu à ne
l’exécuter jamais. Mais il arrivait qu’en dormant, l’intention du
voyage renaissait en lui,—sans qu’il se rappelât que ce voyage était
impossible—et elle s’y réalisait. Un jour il rêva qu’il partait pour
un an; penché à la portière du wagon vers un jeune homme qui sur le
quai lui disait adieu en pleurant, Swann cherchait à le convaincre de
partir avec lui. Le train s’ébranlant, l’anxiété le réveilla, il se
rappela qu’il ne partait pas, qu’il verrait Odette ce soir-là, le
lendemain et presque chaque jour. Alors encore tout ému de son rêve,
il bénit les circonstances particulières qui le rendaient indépendant,
grâce auxquelles il pouvait rester près d’Odette, et aussi réussir à
ce qu’elle lui permît de la voir quelquefois; et, récapitulant tous
ces avantages: sa situation,—sa fortune, dont elle avait souvent trop
besoin pour ne pas reculer devant une rupture (ayant même, disait-on,
une arrière-pensée de se faire épouser par lui),—cette amitié de M. de
Charlus, qui à vrai dire ne lui avait jamais fait obtenir grand’chose
d’Odette, mais lui donnait la douceur de sentir qu’elle entendait
parler de lui d’une manière flatteuse par cet ami commun pour qui elle
avait une si grande estime—et jusqu’à son intelligence enfin, qu’il
employait tout entière à combiner chaque jour une intrigue nouvelle
qui rendît sa présence sinon agréable, du moins nécessaire à Odette—il
songea à ce qu’il serait devenu si tout cela lui avait manqué, il
songea que s’il avait été, comme tant d’autres, pauvre, humble, dénué,
obligé d’accepter toute besogne, ou lié à des parents, à une épouse,
il aurait pu être obligé de quitter Odette, que ce rêve dont l’effroi
était encore si proche aurait pu être vrai, et il se dit: «On ne
connaît pas son bonheur. On n’est jamais aussi malheureux qu’on
croit.» Mais il compta que cette existence durait déjà depuis
plusieurs années, que tout ce qu’il pouvait espérer c’est qu’elle
durât toujours, qu’il sacrifierait ses travaux, ses plaisirs, ses
amis, finalement toute sa vie à l’attente quotidienne d’un rendez-vous
qui ne pouvait rien lui apporter d’heureux, et il se demanda s’il ne
se trompait pas, si ce qui avait favorisé sa liaison et en avait
empêché la rupture n’avait pas desservi sa destinée, si l’événement
désirable, ce n’aurait pas été celui dont il se réjouissait tant qu’il
n’eût eu lieu qu’en rêve: son départ; il se dit qu’on ne connaît pas
son malheur, qu’on n’est jamais si heureux qu’on croit.

Quelquefois il espérait qu’elle mourrait sans souffrances dans un
accident, elle qui était dehors, dans les rues, sur les routes, du
matin au soir. Et comme elle revenait saine et sauve, il admirait que
le corps humain fût si souple et si fort, qu’il pût continuellement
tenir en échec, déjouer tous les périls qui l’environnent (et que
Swann trouvait innombrables depuis que son secret désir les avait
supputés), et permît ainsi aux êtres de se livrer chaque jour et à peu
près impunément à leur œuvre de mensonge, à la poursuite du plaisir.
Et Swann sentait bien près de son cœur ce Mahomet II dont il aimait le
portrait par Bellini et qui, ayant senti qu’il était devenu amoureux
fou d’une de ses femmes la poignarda afin, dit naïvement son biographe
vénitien, de retrouver sa liberté d’esprit. Puis il s’indignait de ne
penser ainsi qu’à soi, et les souffrances qu’il avait éprouvées lui
semblaient ne mériter aucune pitié puisque lui-même faisait si bon
marché de la vie d’Odette.

Ne pouvant se séparer d’elle sans retour, du moins, s’il l’avait vue
sans séparations, sa douleur aurait fini par s’apaiser et peut-être
son amour par s’éteindre. Et du moment qu’elle ne voulait pas quitter
Paris à jamais, il eût souhaité qu’elle ne le quittât jamais. Du moins
comme il savait que la seule grande absence qu’elle faisait était tous
les ans celle d’août et septembre, il avait le loisir plusieurs mois
d’avance d’en dissoudre l’idée amère dans tout le Temps à venir qu’il
portait en lui par anticipation et qui, composé de jours homogènes aux
jours actuels, circulait transparent et froid en son esprit où il
entretenait la tristesse, mais sans lui causer de trop vives
souffrances. Mais cet avenir intérieur, ce fleuve, incolore, et libre,
voici qu’une seule parole d’Odette venait l’atteindre jusqu’en Swann
et, comme un morceau de glace, l’immobilisait, durcissait sa fluidité,
le faisait geler tout entier; et Swann s’était senti soudain rempli
d’une masse énorme et infrangible qui pesait sur les parois
intérieures de son être jusqu’à le faire éclater: c’est qu’Odette lui
avait dit, avec un regard souriant et sournois qui l’observait:
«Forcheville va faire un beau voyage, à la Pentecôte. Il va en
Égypte», et Swann avait aussitôt compris que cela signifiait: «Je vais
aller en Égypte à la Pentecôte avec Forcheville.» Et en effet, si
quelques jours après, Swann lui disait: «Voyons, à propos de ce voyage
que tu m’as dit que tu ferais avec Forcheville», elle répondait
étourdiment: «Oui, mon petit, nous partons le 19, on t’enverra une vue
des Pyramides.» Alors il voulait apprendre si elle était la maîtresse
de Forcheville, le lui demander à elle-même. Il savait que,
superstitieuse comme elle était, il y avait certains parjures qu’elle
ne ferait pas et puis la crainte, qui l’avait retenu jusqu’ici,
d’irriter Odette en l’interrogeant, de se faire détester d’elle,
n’existait plus maintenant qu’il avait perdu tout espoir d’en être
jamais aimé.

Un jour il reçut une lettre anonyme, qui lui disait qu’Odette avait
été la maîtresse d’innombrables hommes (dont on lui citait
quelques-uns parmi lesquels Forcheville, M. de Bréauté et le peintre),
de femmes, et qu’elle fréquentait les maisons de passe. Il fut
tourmenté de penser qu’il y avait parmi ses amis un être capable de
lui avoir adressé cette lettre (car par certains détails elle révélait
chez celui qui l’avait écrite une connaissance familière de la vie de
Swann). Il chercha qui cela pouvait être. Mais il n’avait jamais eu
aucun soupçon des actions inconnues des êtres, de celles qui sont sans
liens visibles avec leurs propos. Et quand il voulut savoir si c’était
plutôt sous le caractère apparent de M. de Charlus, de M. des Laumes,
de M. d’Orsan, qu’il devait situer la région inconnue où cet acte
ignoble avait dû naître, comme aucun de ces hommes n’avait jamais
approuvé devant lui les lettres anonymes et que tout ce qu’ils lui
avaient dit impliquait qu’ils les réprouvaient, il ne vit pas de
raisons pour relier cette infamie plutôt à la nature de l’un que de
l’autre. Celle de M. de Charlus était un peu d’un détraqué mais
foncièrement bonne et tendre; celle de M. des Laumes un peu sèche mais
saine et droite. Quant à M. d’Orsan, Swann, n’avait jamais rencontré
personne qui dans les circonstances même les plus tristes vînt à lui
avec une parole plus sentie, un geste plus discret et plus juste.
C’était au point qu’il ne pouvait comprendre le rôle peu délicat qu’on
prêtait à M. d’Orsan dans la liaison qu’il avait avec une femme riche,
et que chaque fois que Swann pensait à lui il était obligé de laisser
de côté cette mauvaise réputation inconciliable avec tant de
témoignages certains de délicatesse. Un instant Swann sentit que son
esprit s’obscurcissait et il pensa à autre chose pour retrouver un peu
de lumière. Puis il eut le courage de revenir vers ces réflexions.
Mais alors après n’avoir pu soupçonner personne, il lui fallut
soupçonner tout le monde. Après tout M. de Charlus l’aimait, avait bon
cœur. Mais c’était un névropathe, peut-être demain pleurerait-il de le
savoir malade, et aujourd’hui par jalousie, par colère, sur quelque
idée subite qui s’était emparée de lui, avait-il désiré lui faire du
mal. Au fond, cette race d’hommes est la pire de toutes. Certes, le
prince des Laumes était bien loin d’aimer Swann autant que M. de
Charlus. Mais à cause de cela même il n’avait pas avec lui les mêmes

< < Previous Page     Next Page > >



Other sites:

db3nf.com screen-capture.net floresca.net simonova.net flora-source.com flora-source.com sourcecentral.com sourcecentral.com geocities.com