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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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arranger quelque chose pour demain qui lui plaise et que nous
pourrions faire tous les trois ensemble. Tâchez aussi de poser des
jalons pour cet été, si elle avait envie de quelque chose, d’une
croisière que nous ferions tous les trois, que sais-je? Quant à ce
soir, je ne compte pas la voir; maintenant si elle le désirait ou si
vous trouviez un joint, vous n’avez qu’à m’envoyer un mot chez Mme de
Saint-Euverte jusqu’à minuit, et après chez moi. Merci de tout ce que
vous faites pour moi, vous savez comme je vous aime.»

Le baron lui promit d’aller faire la visite qu’il désirait après qu’il
l’aurait conduit jusqu’à la porte de l’hôtel Saint-Euverte, où Swann
arriva tranquillisé par la pensée que M. de Charlus passerait la
soirée rue La Pérouse, mais dans un état de mélancolique indifférence
à toutes les choses qui ne touchaient pas Odette, et en particulier
aux choses mondaines, qui leur donnait le charme de ce qui, n’étant
plus un but pour notre volonté, nous apparaît en soi-même. Dès sa
descente de voiture, au premier plan de ce résumé fictif de leur vie
domestique que les maîtresses de maison prétendent offrir à leurs
invités les jours de cérémonie et où elles cherchent à respecter la
vérité du costume et celle du décor, Swann prit plaisir à voir les
héritiers des «tigres» de Balzac, les grooms, suivants ordinaires de
la promenade, qui, chapeautés et bottés, restaient dehors devant
l’hôtel sur le sol de l’avenue, ou devant les écuries, comme des
jardiniers auraient été rangés à l’entrée de leurs parterres. La
disposition particulière qu’il avait toujours eue à chercher des
analogies entre les êtres vivants et les portraits des musées
s’exerçait encore mais d’une façon plus constante et plus générale;
c’est la vie mondaine tout entière, maintenant qu’il en était détaché,
qui se présentait à lui comme une suite de tableaux. Dans le vestibule
où, autrefois, quand il était un mondain, il entrait enveloppé dans
son pardessus pour en sortir en frac, mais sans savoir ce qui s’y
était passé, étant par la pensée, pendant les quelques instants qu’il
y séjournait, ou bien encore dans la fête qu’il venait de quitter, ou
bien déjà dans la fête où on allait l’introduire, pour la première
fois il remarqua, réveillée par l’arrivée inopinée d’un invité aussi
tardif, la meute éparse, magnifique et désœuvrée de grands valets de
pied qui dormaient çà et là sur des banquettes et des coffres et qui,
soulevant leurs nobles profils aigus de lévriers, se dressèrent et,
rassemblés, formèrent le cercle autour de lui.

L’un d’eux, d’aspect particulièrement féroce et assez semblable à
l’exécuteur dans certains tableaux de la Renaissance qui figurent des
supplices, s’avança vers lui d’un air implacable pour lui prendre ses
affaires. Mais la dureté de son regard d’acier était compensée par la
douceur de ses gants de fil, si bien qu’en approchant de Swann il
semblait témoigner du mépris pour sa personne et des égards pour son
chapeau. Il le prit avec un soin auquel l’exactitude de sa pointure
donnait quelque chose de méticuleux et une délicatesse que rendait
presque touchante l’appareil de sa force. Puis il le passa à un de ses
aides, nouveau, et timide, qui exprimait l’effroi qu’il ressentait en
roulant en tous sens des regards furieux et montrait l’agitation d’une
bête captive dans les premières heures de sa domesticité.

A quelques pas, un grand gaillard en livrée rêvait, immobile,
sculptural, inutile, comme ce guerrier purement décoratif qu’on voit
dans les tableaux les plus tumultueux de Mantegna, songer, appuyé sur
son bouclier, tandis qu’on se précipite et qu’on s’égorge à côté de
lui; détaché du groupe de ses camarades qui s’empressaient autour de
Swann, il semblait aussi résolu à se désintéresser de cette scène,
qu’il suivait vaguement de ses yeux glauques et cruels, que si ç’eût
été le massacre des Innocents ou le martyre de saint Jacques. Il
semblait précisément appartenir à cette race disparue—ou qui peut-être
n’exista jamais que dans le retable de San Zeno et les fresques des
Eremitani où Swann l’avait approchée et où elle rêve encore—issue de
la fécondation d’une statue antique par quelque modèle padouan du
Maître ou quelque saxon d’Albert Dürer. Et les mèches de ses cheveux
roux crespelés par la nature, mais collés par la brillantine, étaient
largement traitées comme elles sont dans la sculpture grecque
qu’étudiait sans cesse le peintre de Mantoue, et qui, si dans la
création elle ne figure que l’homme, sait du moins tirer de ses
simples formes des richesses si variées et comme empruntées à toute la
nature vivante, qu’une chevelure, par l’enroulement lisse et les becs
aigus de ses boucles, ou dans la superposition du triple et
fleurissant diadème de ses tresses, a l’air à la fois d’un paquet
d’algues, d’une nichée de colombes, d’un bandeau de jacinthes et d’une
torsade de serpent.

D’autres encore, colossaux aussi, se tenaient sur les degrés d’un
escalier monumental que leur présence décorative et leur immobilité
marmoréenne auraient pu faire nommer comme celui du Palais Ducal:
«l’Escalier des Géants» et dans lequel Swann s’engagea avec la
tristesse de penser qu’Odette ne l’avait jamais gravi. Ah! avec quelle
joie au contraire il eût grimpé les étages noirs, mal odorants et
casse-cou de la petite couturière retirée, dans le «cinquième» de
laquelle il aurait été si heureux de payer plus cher qu’une
avant-scène hebdomadaire à l’Opéra le droit de passer la soirée quand
Odette y venait et même les autres jours pour pouvoir parler d’elle,
vivre avec les gens qu’elle avait l’habitude de voir quand il n’était
pas là et qui à cause de cela lui paraissaient recéler, de la vie de
sa maîtresse, quelque chose de plus réel, de plus inaccessible et de
plus mystérieux. Tandis que dans cet escalier pestilentiel et désiré
de l’ancienne couturière, comme il n’y en avait pas un second pour le
service, on voyait le soir devant chaque porte une boîte au lait vide
et sale préparée sur le paillasson, dans l’escalier magnifique et
dédaigné que Swann montait à ce moment, d’un côté et de l’autre, à des
hauteurs différentes, devant chaque anfractuosité que faisait dans le
mur la fenêtre de la loge, ou la porte d’un appartement, représentant
le service intérieur qu’ils dirigeaient et en faisant hommage aux
invités, un concierge, un majordome, un argentier (braves gens qui
vivaient le reste de la semaine un peu indépendants dans leur domaine,
y dînaient chez eux comme de petits boutiquiers et seraient peut-être
demain au service bourgeois d’un médecin ou d’un industriel) attentifs
à ne pas manquer aux recommandations qu’on leur avait faites avant de
leur laisser endosser la livrée éclatante qu’ils ne revêtaient qu’à de
rares intervalles et dans laquelle ils ne se sentaient pas très à leur
aise, se tenaient sous l’arcature de leur portail avec un éclat
pompeux tempéré de bonhomie populaire, comme des saints dans leur
niche; et un énorme suisse, habillé comme à l’église, frappait les
dalles de sa canne au passage de chaque arrivant. Parvenu en haut de
l’escalier le long duquel l’avait suivi un domestique à face blême,
avec une petite queue de cheveux, noués d’un catogan, derrière la
tête, comme un sacristain de Goya ou un tabellion du répertoire, Swann
passa devant un bureau où des valets, assis comme des notaires devant
de grands registres, se levèrent et inscrivirent son nom. Il traversa
alors un petit vestibule qui,—tel que certaines pièces aménagées par
leur propriétaire pour servir de cadre à une seule œuvre d’art, dont
elles tirent leur nom, et d’une nudité voulue, ne contiennent rien
d’autre—, exhibait à son entrée, comme quelque précieuse effigie de
Benvenuto Cellini représentant un homme de guet, un jeune valet de
pied, le corps légèrement fléchi en avant, dressant sur son hausse-col
rouge une figure plus rouge encore d’où s’échappaient des torrents de
feu, de timidité et de zèle, et qui, perçant les tapisseries
d’Aubusson tendues devant le salon où on écoutait la musique, de son
regard impétueux, vigilant, éperdu, avait l’air, avec une
impassibilité militaire ou une foi surnaturelle,—allégorie de
l’alarme, incarnation de l’attente, commémoration du
branle-bas,—d’épier, ange ou vigie, d’une tour de donjon ou de
cathédrale, l’apparition de l’ennemi ou l’heure du Jugement. Il ne
restait plus à Swann qu’à pénétrer dans la salle du concert dont un
huissier chargé de chaînes lui ouvrit les portes, en s’inclinant,
comme il lui aurait remis les clefs d’une ville. Mais il pensait à la
maison où il aurait pu se trouver en ce moment même, si Odette l’avait
permis, et le souvenir entrevu d’une boîte au lait vide sur un
paillasson lui serra le cœur.

Swann retrouva rapidement le sentiment de la laideur masculine, quand,
au delà de la tenture de tapisserie, au spectacle des domestiques
succéda celui des invités. Mais cette laideur même de visages qu’il
connaissait pourtant si bien, lui semblait neuve depuis que leurs
traits,—au lieu d’être pour lui des signes pratiquement utilisables à
l’identification de telle personne qui lui avait représenté jusque-là
un faisceau de plaisirs à poursuivre, d’ennuis à éviter, ou de
politesses à rendre,—reposaient, coordonnés seulement par des rapports
esthétiques, dans l’autonomie de leurs lignes. Et en ces hommes, au
milieu desquels Swann se trouva enserré, il n’était pas jusqu’aux
monocles que beaucoup portaient (et qui, autrefois, auraient tout au
plus permis à Swann de dire qu’ils portaient un monocle), qui, déliés
maintenant de signifier une habitude, la même pour tous, ne lui
apparussent chacun avec une sorte d’individualité. Peut-être parce
qu’il ne regarda le général de Froberville et le marquis de Bréauté
qui causaient dans l’entrée que comme deux personnages dans un
tableau, alors qu’ils avaient été longtemps pour lui les amis utiles
qui l’avaient présenté au Jockey et assisté dans des duels, le monocle
du général, resté entre ses paupières comme un éclat d’obus dans sa
figure vulgaire, balafrée et triomphale, au milieu du front qu’il
éborgnait comme l’œil unique du cyclope, apparut à Swann comme une

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