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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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suspect. L’entendait-il citer un nom, c’était certainement celui d’un
de ses amants; une fois cette supposition forgée, il passait des
semaines à se désoler; il s’aboucha même une fois avec une agence de
renseignements pour savoir l’adresse, l’emploi du temps de l’inconnu
qui ne le laisserait respirer que quand il serait parti en voyage, et
dont il finit par apprendre que c’était un oncle d’Odette mort depuis
vingt ans.

Bien qu’elle ne lui permît pas en général de la rejoindre dans des
lieux publics disant que cela ferait jaser, il arrivait que dans une
soirée où il était invité comme elle,—chez Forcheville, chez le
peintre, ou à un bal de charité dans un ministère,—il se trouvât en
même temps qu’elle. Il la voyait mais n’osait pas rester de peur de
l’irriter en ayant l’air d’épier les plaisirs qu’elle prenait avec
d’autres et qui—tandis qu’il rentrait solitaire, qu’il allait se
coucher anxieux comme je devais l’être moi-même quelques années plus
tard les soirs où il viendrait dîner à la maison, à Combray—lui
semblaient illimités parce qu’il n’en avait pas vu la fin. Et une fois
ou deux il connut par de tels soirs de ces joies qu’on serait tenté,
si elles ne subissaient avec tant de violence le choc en retour de
l’inquiétude brusquement arrêtée, d’appeler des joies calmes, parce
qu’elles consistent en un apaisement: il était allé passer un instant
à un raout chez le peintre et s’apprêtait à le quitter; il y laissait
Odette muée en une brillante étrangère, au milieu d’hommes à qui ses
regards et sa gaieté qui n’étaient pas pour lui, semblaient parler de
quelque volupté, qui serait goûtée là ou ailleurs (peut-être au «Bal
des Incohérents» où il tremblait qu’elle n’allât ensuite) et qui
causait à Swann plus de jalousie que l’union charnelle même parce
qu’il l’imaginait plus difficilement; il était déjà prêt à passer la
porte de l’atelier quand il s’entendait rappeler par ces mots (qui en
retranchant de la fête cette fin qui l’épouvantait, la lui rendaient
rétrospectivement innocente, faisaient du retour d’Odette une chose
non plus inconcevable et terrible, mais douce et connue et qui
tiendrait à côté de lui, pareille à un peu de sa vie de tous les
jours, dans sa voiture, et dépouillait Odette elle-même de son
apparence trop brillante et gaie, montraient que ce n’était qu’un
déguisement qu’elle avait revêtu un moment, pour lui-même, non en vue
de mystérieux plaisirs, et duquel elle était déjà lasse), par ces mots
qu’Odette lui jetait, comme il était déjà sur le seuil: «Vous ne
voudriez pas m’attendre cinq minutes, je vais partir, nous
reviendrions ensemble, vous me ramèneriez chez moi.»

Il est vrai qu’un jour Forcheville avait demandé à être ramené en même
temps, mais comme, arrivé devant la porte d’Odette il avait sollicité
la permission d’entrer aussi, Odette lui avait répondu en montrant
Swann: «Ah! cela dépend de ce monsieur-là, demandez-lui. Enfin, entrez
un moment si vous voulez, mais pas longtemps parce que je vous
préviens qu’il aime causer tranquillement avec moi, et qu’il n’aime
pas beaucoup qu’il y ait des visites quand il vient. Ah! si vous
connaissiez cet être-là autant que je le connais; n’est-ce pas, my
love, il n’y a que moi qui vous connaisse bien?»

Et Swann était peut-être encore plus touché de la voir ainsi lui
adresser en présence de Forcheville, non seulement ces paroles de
tendresse, de prédilection, mais encore certaines critiques comme: «Je
suis sûre que vous n’avez pas encore répondu à vos amis pour votre
dîner de dimanche. N’y allez pas si vous ne voulez pas, mais soyez au
moins poli», ou: «Avez-vous laissé seulement ici votre essai sur Ver
Meer pour pouvoir l’avancer un peu demain? Quel paresseux! Je vous
ferai travailler, moi!» qui prouvaient qu’Odette se tenait au courant
de ses invitations dans le monde et de ses études d’art, qu’ils
avaient bien une vie à eux deux. Et en disant cela elle lui adressait
un sourire au fond duquel il la sentait toute à lui.

Alors à ces moments-là, pendant qu’elle leur faisait de l’orangeade,
tout d’un coup, comme quand un réflecteur mal réglé d’abord promène
autour d’un objet, sur la muraille, de grandes ombres fantastiques qui
viennent ensuite se replier et s’anéantir en lui, toutes les idées
terribles et mouvantes qu’il se faisait d’Odette s’évanouissaient,
rejoignaient le corps charmant que Swann avait devant lui. Il avait le
brusque soupçon que cette heure passée chez Odette, sous la lampe,
n’était peut-être pas une heure factice, à son usage à lui (destinée à
masquer cette chose effrayante et délicieuse à laquelle il pensait
sans cesse sans pouvoir bien se la représenter, une heure de la vraie
vie d’Odette, de la vie d’Odette quand lui n’était pas là), avec des
accessoires de théâtre et des fruits de carton, mais était peut-être
une heure pour de bon de la vie d’Odette, que s’il n’avait pas été là
elle eût avancé à Forcheville le même fauteuil et lui eût versé non un
breuvage inconnu, mais précisément cette orangeade; que le monde
habité par Odette n’était pas cet autre monde effroyable et surnaturel
où il passait son temps à la situer et qui n’existait peut-être que
dans son imagination, mais l’univers réel, ne dégageant aucune
tristesse spéciale, comprenant cette table où il allait pouvoir écrire
et cette boisson à laquelle il lui serait permis de goûter, tous ces
objets qu’il contemplait avec autant de curiosité et d’admiration que
de gratitude, car si en absorbant ses rêves ils l’en avaient délivré,
eux en revanche, s’en étaient enrichis, ils lui en montraient la
réalisation palpable, et ils intéressaient son esprit, ils prenaient
du relief devant ses regards, en même temps qu’ils tranquillisaient
son cœur. Ah! si le destin avait permis qu’il pût n’avoir qu’une seule
demeure avec Odette et que chez elle il fût chez lui, si en demandant
au domestique ce qu’il y avait à déjeuner c’eût été le menu d’Odette
qu’il avait appris en réponse, si quand Odette voulait aller le matin
se promener avenue du Bois-de-Boulogne, son devoir de bon mari l’avait
obligé, n’eût-il pas envie de sortir, à l’accompagner, portant son
manteau quand elle avait trop chaud, et le soir après le dîner si elle
avait envie de rester chez elle en déshabillé, s’il avait été forcé de
rester là près d’elle, à faire ce qu’elle voudrait; alors combien tous
les riens de la vie de Swann qui lui semblaient si tristes, au
contraire parce qu’ils auraient en même temps fait partie de la vie
d’Odette auraient pris, même les plus familiers,—et comme cette lampe,
cette orangeade, ce fauteuil qui contenaient tant de rêve, qui
matérialisaient tant de désir—une sorte de douceur surabondante et de
densité mystérieuse.

Pourtant il se doutait bien que ce qu’il regrettait ainsi c’était un
calme, une paix qui n’auraient pas été pour son amour une atmosphère
favorable. Quand Odette cesserait d’être pour lui une créature
toujours absente, regrettée, imaginaire, quand le sentiment qu’il
aurait pour elle ne serait plus ce même trouble mystérieux que lui
causait la phrase de la sonate, mais de l’affection, de la
reconnaissance quand s’établiraient entre eux des rapports normaux qui
mettraient fin à sa folie et à sa tristesse, alors sans doute les
actes de la vie d’Odette lui paraîtraient peu intéressants en
eux-mêmes—comme il avait déjà eu plusieurs fois le soupçon qu’ils
étaient, par exemple le jour où il avait lu à travers l’enveloppe la
lettre adressée à Forcheville. Considérant son mal avec autant de
sagacité que s’il se l’était inoculé pour en faire l’étude, il se
disait que, quand il serait guéri, ce que pourrait faire Odette lui
serait indifférent. Mais du sein de son état morbide, à vrai dire, il
redoutait à l’égal de la mort une telle guérison, qui eût été en effet
la mort de tout ce qu’il était actuellement.

Après ces tranquilles soirées, les soupçons de Swann étaient calmés;
il bénissait Odette et le lendemain, dès le matin, il faisait envoyer
chez elle les plus beaux bijoux, parce que ces bontés de la veille
avaient excité ou sa gratitude, ou le désir de les voir se renouveler,
ou un paroxysme d’amour qui avait besoin de se dépenser.

Mais, à d’autres moments, sa douleur le reprenait, il s’imaginait
qu’Odette était la maîtresse de Forcheville et que quand tous deux
l’avaient vu, du fond du landau des Verdurin, au Bois, la veille de la
fête de Chatou où il n’avait pas été invité, la prier vainement, avec
cet air de désespoir qu’avait remarqué jusqu’à son cocher, de revenir
avec lui, puis s’en retourner de son côté, seul et vaincu, elle avait
dû avoir pour le désigner à Forcheville et lui dire: «Hein! ce qu’il
rage!» les mêmes regards, brillants, malicieux, abaissés et sournois,
que le jour où celui-ci avait chassé Saniette de chez les Verdurin.

Alors Swann la détestait. «Mais aussi, je suis trop bête, se
disait-il, je paie avec mon argent le plaisir des autres. Elle fera
tout de même bien de faire attention et de ne pas trop tirer sur la
corde, car je pourrais bien ne plus rien donner du tout. En tous cas,
renonçons provisoirement aux gentillesses supplémentaires! Penser que
pas plus tard qu’hier, comme elle disait avoir envie d’assister à la
saison de Bayreuth, j’ai eu la bêtise de lui proposer de louer un des
jolis châteaux du roi de Bavière pour nous deux dans les environs. Et
d’ailleurs elle n’a pas paru plus ravie que cela, elle n’a encore dit
ni oui ni non; espérons qu’elle refusera, grand Dieu! Entendre du
Wagner pendant quinze jours avec elle qui s’en soucie comme un poisson
d’une pomme, ce serait gai!» Et sa haine, tout comme son amour, ayant
besoin de se manifester et d’agir, il se plaisait à pousser de plus en
plus loin ses imaginations mauvaises, parce que, grâce aux perfidies
qu’il prêtait à Odette, il la détestait davantage et pourrait si—ce
qu’il cherchait à se figurer—elles se trouvaient être vraies, avoir
une occasion de la punir et d’assouvir sur elle sa rage grandissante.
Il alla ainsi jusqu’à supposer qu’il allait recevoir une lettre d’elle
où elle lui demanderait de l’argent pour louer ce château près de
Bayreuth, mais en le prévenant qu’il n’y pourrait pas venir, parce

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