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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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genre d’existence qu’ils adoptent puisse donner satisfaction. Swann
trouvait sage de faire dans sa vie la part de la souffrance qu’il
éprouvait à ignorer ce qu’avait fait Odette, aussi bien que la part de
la recrudescence qu’un climat humide causait à son eczéma; de prévoir
dans son budget une disponibilité importante pour obtenir sur l’emploi
des journées d’Odette des renseignements sans lesquels il se sentirait
malheureux, aussi bien qu’il en réservait pour d’autres goûts dont il
savait qu’il pouvait attendre du plaisir, au moins avant qu’il fût
amoureux, comme celui des collections et de la bonne cuisine.

Quand il voulut dire adieu à Odette pour rentrer, elle lui demanda de
rester encore et le retint même vivement, en lui prenant le bras, au
moment où il allait ouvrir là porte pour sortir. Mais il n’y prit pas
garde, car, dans la multitude des gestes, des propos, des petits
incidents qui remplissent une conversation, il est inévitable que nous
passions, sans y rien remarquer qui éveille notre attention, près de
ceux qui cachent une vérité que nos soupçons cherchent au hasard, et
que nous nous arrêtions au contraire à ceux sous lesquels il n’y a
rien. Elle lui redisait tout le temps: «Quel malheur que toi, qui ne
viens jamais l’après-midi, pour une fois que cela t’arrive, je ne
t’aie pas vu.» Il savait bien qu’elle n’était pas assez amoureuse de
lui pour avoir un regret si vif d’avoir manqué sa visite, mais comme
elle était bonne, désireuse de lui faire plaisir, et souvent triste
quand elle l’avait contrarié, il trouva tout naturel qu’elle le fût
cette fois de l’avoir privé de ce plaisir de passer une heure ensemble
qui était très grand, non pour elle, mais pour lui. C’était pourtant
une chose assez peu importante pour que l’air douloureux qu’elle
continuait d’avoir finît par l’étonner. Elle rappelait ainsi plus
encore qu’il ne le trouvait d’habitude, les figures de femmes du
peintre de la Primavera. Elle avait en ce moment leur visage abattu et
navré qui semble succomber sous le poids d’une douleur trop lourde
pour elles, simplement quand elles laissent l’enfant Jésus jouer avec
une grenade ou regardent Moïse verser de l’eau dans une auge. Il lui
avait déjà vu une fois une telle tristesse, mais ne savait plus quand.
Et tout d’un coup, il se rappela: c’était quand Odette avait menti en
parlant à Mme Verdurin le lendemain de ce dîner où elle n’était pas
venue sous prétexte qu’elle était malade et en réalité pour rester
avec Swann. Certes, eût-elle été la plus scrupuleuse des femmes
qu’elle n’aurait pu avoir de remords d’un mensonge aussi innocent.
Mais ceux que faisait couramment Odette l’étaient moins et servaient à
empêcher des découvertes qui auraient pu lui créer avec les uns ou
avec les autres, de terribles difficultés. Aussi quand elle mentait,
prise de peur, se sentant peu armée pour se défendre, incertaine du
succès, elle avait envie de pleurer, par fatigue, comme certains
enfants qui n’ont pas dormi. Puis elle savait que son mensonge lésait
d’ordinaire gravement l’homme à qui elle le faisait, et à la merci
duquel elle allait peut-être tomber si elle mentait mal. Alors elle se
sentait à la fois humble et coupable devant lui. Et quand elle avait à
faire un mensonge insignifiant et mondain, par association de
sensations et de souvenirs, elle éprouvait le malaise d’un surmenage
et le regret d’une méchanceté.

Quel mensonge déprimant était-elle en train de faire à Swann pour
qu’elle eût ce regard douloureux, cette voix plaintive qui semblaient
fléchir sous l’effort qu’elle s’imposait, et demander grâce? Il eut
l’idée que ce n’était pas seulement la vérité sur l’incident de
l’après-midi qu’elle s’efforçait de lui cacher, mais quelque chose de
plus actuel, peut-être de non encore survenu et de tout prochain, et
qui pourrait l’éclairer sur cette vérité. A ce moment, il entendit un
coup de sonnette. Odette ne cessa plus de parler, mais ses paroles
n’étaient qu’un gémissement: son regret de ne pas avoir vu Swann dans
l’après-midi, de ne pas lui avoir ouvert, était devenu un véritable
désespoir.

On entendit la porte d’entrée se refermer et le bruit d’une voiture,
comme si repartait une personne—celle probablement que Swann ne devait
pas rencontrer—à qui on avait dit qu’Odette était sortie. Alors en
songeant que rien qu’en venant à une heure où il n’en avait pas
l’habitude, il s’était trouvé déranger tant de choses qu’elle ne
voulait pas qu’il sût, il éprouva un sentiment de découragement,
presque de détresse. Mais comme il aimait Odette, comme il avait
l’habitude de tourner vers elle toutes ses pensées, la pitié qu’il eût
pu s’inspirer à lui-même ce fut pour elle qu’il la ressentit, et il
murmura: «Pauvre chérie!» Quand il la quitta, elle prit plusieurs
lettres qu’elle avait sur sa table et lui demanda s’il ne pourrait pas
les mettre à la poste. Il les emporta et, une fois rentré, s’aperçut
qu’il avait gardé les lettres sur lui. Il retourna jusqu’à la poste,
les tira de sa poche et avant de les jeter dans la boîte regarda les
adresses. Elles étaient toutes pour des fournisseurs, sauf une pour
Forcheville. Il la tenait dans sa main. Il se disait: «Si je voyais ce
qu’il y a dedans, je saurais comment elle l’appelle, comment elle lui
parle, s’il y a quelque chose entre eux. Peut-être même qu’en ne la
regardant pas, je commets une indélicatesse à l’égard d’Odette, car
c’est la seule manière de me délivrer d’un soupçon peut-être
calomnieux pour elle, destiné en tous cas à la faire souffrir et que
rien ne pourrait plus détruire, une fois la lettre partie.»

Il rentra chez lui en quittant la poste, mais il avait gardé sur lui
cette dernière lettre. Il alluma une bougie et en approcha l’enveloppe
qu’il n’avait pas osé ouvrir. D’abord il ne put rien lire, mais
l’enveloppe était mince, et en la faisant adhérer à la carte dure qui
y était incluse, il put à travers sa transparence, lire les derniers
mots. C’était une formule finale très froide. Si, au lieu que ce fût
lui qui regardât une lettre adressée à Forcheville, c’eût été
Forcheville qui eût lu une lettre adressée à Swann, il aurait pu voir
des mots autrement tendres! Il maintint immobile la carte qui dansait
dans l’enveloppe plus grande qu’elle, puis, la faisant glisser avec le
pouce, en amena successivement les différentes lignes sous la partie
de l’enveloppe qui n’était pas doublée, la seule à travers laquelle on
pouvait lire.

Malgré cela il ne distinguait pas bien. D’ailleurs cela ne faisait
rien car il en avait assez vu pour se rendre compte qu’il s’agissait
d’un petit événement sans importance et qui ne touchait nullement à
des relations amoureuses, c’était quelque chose qui se rapportait à un
oncle d’Odette. Swann avait bien lu au commencement de la ligne: «J’ai
eu raison», mais ne comprenait pas ce qu’Odette avait eu raison de
faire, quand soudain, un mot qu’il n’avait pas pu déchiffrer d’abord,
apparut et éclaira le sens de la phrase tout entière: «J’ai eu raison
d’ouvrir, c’était mon oncle.» D’ouvrir! alors Forcheville était là
tantôt quand Swann avait sonné et elle l’avait fait partir, d’où le
bruit qu’il avait entendu.

Alors il lut toute la lettre; à la fin elle s’excusait d’avoir agi
aussi sans façon avec lui et lui disait qu’il avait oublié ses
cigarettes chez elle, la même phrase qu’elle avait écrite à Swann une
des premières fois qu’il était venu. Mais pour Swann elle avait
ajouté: puissiez-vous y avoir laissé votre cœur, je ne vous aurais pas
laissé le reprendre. Pour Forcheville rien de tel: aucune allusion qui
pût faire supposer une intrigue entre eux. A vrai dire d’ailleurs,
Forcheville était en tout ceci plus trompé que lui puisque Odette lui
écrivait pour lui faire croire que le visiteur était son oncle. En
somme, c’était lui, Swann, l’homme à qui elle attachait de
l’importance et pour qui elle avait congédié l’autre. Et pourtant,
s’il n’y avait rien entre Odette et Forcheville, pourquoi n’avoir pas
ouvert tout de suite, pourquoi avoir dit: «J’ai bien fait d’ouvrir,
c’était mon oncle»; si elle ne faisait rien de mal à ce moment-là,
comment Forcheville pourrait-il même s’expliquer qu’elle eût pu ne pas
ouvrir? Swann restait là, désolé, confus et pourtant heureux, devant
cette enveloppe qu’Odette lui avait remise sans crainte, tant était
absolue la confiance qu’elle avait en sa délicatesse, mais à travers
le vitrage transparent de laquelle se dévoilait à lui, avec le secret
d’un incident qu’il n’aurait jamais cru possible de connaître, un peu
de la vie d’Odette, comme dans une étroite section lumineuse pratiquée
à même l’inconnu. Puis sa jalousie s’en réjouissait, comme si cette
jalousie eût eu une vitalité indépendante, égoïste, vorace de tout ce
qui la nourrirait, fût-ce aux dépens de lui-même. Maintenant elle
avait un aliment et Swann allait pouvoir commencer à s’inquiéter
chaque jour des visites qu’Odette avait reçues vers cinq heures, à
chercher à apprendre où se trouvait Forcheville à cette heure-là. Car
la tendresse de Swann continuait à garder le même caractère que lui
avait imprimé dès le début à la fois l’ignorance où il était de
l’emploi des journées d’Odette et la paresse cérébrale qui l’empêchait
de suppléer à l’ignorance par l’imagination. Il ne fut pas jaloux
d’abord de toute la vie d’Odette, mais des seuls moments où une
circonstance, peut-être mal interprétée, l’avait amené à supposer
qu’Odette avait pu le tromper. Sa jalousie, comme une pieuvre qui
jette une première, puis une seconde, puis une troisième amarre,
s’attacha solidement à ce moment de cinq heures du soir, puis à un
autre, puis à un autre encore. Mais Swann ne savait pas inventer ses
souffrances. Elles n’étaient que le souvenir, la perpétuation d’une
souffrance qui lui était venue du dehors.

Mais là tout lui en apportait. Il voulut éloigner Odette de
Forcheville, l’emmener quelques jours dans le Midi. Mais il croyait
qu’elle était désirée par tous les hommes qui se trouvaient dans
l’hôtel et qu’elle-même les désirait. Aussi lui qui jadis en voyage
recherchait les gens nouveaux, les assemblées nombreuses, on le voyait
sauvage, fuyant la société des hommes comme si elle l’eût cruellement

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