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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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si longtemps vis-à-vis d’Odette une sorte d’indifférence, il ne lui
eût pas donné, par sa jalousie, cette preuve qu’il l’aimait trop, qui,
entre deux amants, dispense, à tout jamais, d’aimer assez, celui qui
la reçoit. Il ne lui parla pas de cette mésaventure, lui-même n’y
songeait plus. Mais, par moments, un mouvement de sa pensée venait en
rencontrer le souvenir qu’elle n’avait pas aperçu, le heurtait,
l’enfonçait plus avant et Swann avait ressenti une douleur brusque et
profonde. Comme si ç’avait été une douleur physique, les pensées de
Swann ne pouvaient pas l’amoindrir; mais du moins la douleur physique,
parce qu’elle est indépendante de la pensée, la pensée peut s’arrêter
sur elle, constater qu’elle a diminué, qu’elle a momentanément cessé!
Mais cette douleur-là, la pensée, rien qu’en se la rappelant, la
recréait. Vouloir n’y pas penser, c’était y penser encore, en souffrir
encore. Et quand, causant avec des amis, il oubliait son mal, tout
d’un coup un mot qu’on lui disait le faisait changer de visage, comme
un blessé dont un maladroit vient de toucher sans précaution le membre
douloureux. Quand il quittait Odette, il était heureux, il se sentait
calme, il se rappelait les sourires qu’elle avait eus, railleurs, en
parlant de tel ou tel autre, et tendres pour lui, la lourdeur de sa
tête qu’elle avait détachée de son axe pour l’incliner, la laisser
tomber, presque malgré elle, sur ses lèvres, comme elle avait fait la
première fois en voiture, les regards mourants qu’elle lui avait jetés
pendant qu’elle était dans ses bras, tout en contractant frileusement
contre l’épaule sa tête inclinée.

Mais aussitôt sa jalousie, comme si elle était l’ombre de son amour,
se complétait du double de ce nouveau sourire qu’elle lui avait
adressé le soir même—et qui, inverse maintenant, raillait Swann et se
chargeait d’amour pour un autre—, de cette inclinaison de sa tête mais
renversée vers d’autres lèvres, et, données à un autre, de toutes les
marques de tendresse qu’elle avait eues pour lui. Et tous les
souvenirs voluptueux qu’il emportait de chez elle, étaient comme
autant d’esquisses, de «projets» pareils à ceux que vous soumet un
décorateur, et qui permettaient à Swann de se faire une idée des
attitudes ardentes ou pâmées qu’elle pouvait avoir avec d’autres. De
sorte qu’il en arrivait à regretter chaque plaisir qu’il goûtait près
d’elle, chaque caresse inventée et dont il avait eu l’imprudence de
lui signaler la douceur, chaque grâce qu’il lui découvrait, car il
savait qu’un instant après, elles allaient enrichir d’instruments
nouveaux son supplice.

Celui-ci était rendu plus cruel encore quand revenait à Swann le
souvenir d’un bref regard qu’il avait surpris, il y avait quelques
jours, et pour la première fois, dans les yeux d’Odette. C’était après
dîner, chez les Verdurin. Soit que Forcheville sentant que Saniette,
son beau-frère, n’était pas en faveur chez eux, eût voulu le prendre
comme tête de Turc et briller devant eux à ses dépens, soit qu’il eût
été irrité par un mot maladroit que celui-ci venait de lui dire et
qui, d’ailleurs, passa inaperçu pour les assistants qui ne savaient
pas quelle allusion désobligeante il pouvait renfermer, bien contre le
gré de celui qui le prononçait sans malice aucune, soit enfin qu’il
cherchât depuis quelque temps une occasion de faire sortir de la
maison quelqu’un qui le connaissait trop bien et qu’il savait trop
délicat pour qu’il ne se sentît pas gêné à certains moments rien que
de sa présence, Forcheville répondit à ce propos maladroit de Saniette
avec une telle grossièreté, se mettant à l’insulter, s’enhardissant,
au fur et à mesure qu’il vociférait, de l’effroi, de la douleur, des
supplications de l’autre, que le malheureux, après avoir demandé à Mme
Verdurin s’il devait rester, et n’ayant pas reçu de réponse, s’était
retiré en balbutiant, les larmes aux yeux. Odette avait assisté
impassible à cette scène, mais quand la porte se fut refermée sur
Saniette, faisant descendre en quelque sorte de plusieurs crans
l’expression habituelle de son visage, pour pouvoir se trouver dans la
bassesse, de plain-pied avec Forcheville, elle avait brillanté ses
prunelles d’un sourire sournois de félicitations pour l’audace qu’il
avait eue, d’ironie pour celui qui en avait été victime; elle lui
avait jeté un regard de complicité dans le mal, qui voulait si bien
dire: «voilà une exécution, ou je ne m’y connais pas. Avez-vous vu son
air penaud, il en pleurait», que Forcheville, quand ses yeux
rencontrèrent ce regard, dégrisé soudain de la colère ou de la
simulation de colère dont il était encore chaud, sourit et répondit:

—«Il n’avait qu’à être aimable, il serait encore ici, une bonne
correction peut être utile à tout âge.»

Un jour que Swann était sorti au milieu de l’après-midi pour faire une
visite, n’ayant pas trouvé la personne qu’il voulait rencontrer, il
eut l’idée d’entrer chez Odette à cette heure où il n’allait jamais
chez elle, mais où il savait qu’elle était toujours à la maison à
faire sa sieste ou à écrire des lettres avant l’heure du thé, et où il
aurait plaisir à la voir un peu sans la déranger. Le concierge lui dit
qu’il croyait qu’elle était là; il sonna, crut entendre du bruit,
entendre marcher, mais on n’ouvrit pas. Anxieux, irrité, il alla dans
la petite rue où donnait l’autre face de l’hôtel, se mit devant la
fenêtre de la chambre d’Odette; les rideaux l’empêchaient de rien
voir, il frappa avec force aux carreaux, appela; personne n’ouvrit. Il
vit que des voisins le regardaient. Il partit, pensant qu’après tout,
il s’était peut-être trompé en croyant entendre des pas; mais il en
resta si préoccupé qu’il ne pouvait penser à autre chose. Une heure
après, il revint. Il la trouva; elle lui dit qu’elle était chez elle
tantôt quand il avait sonné, mais dormait; la sonnette l’avait
éveillée, elle avait deviné que c’était Swann, elle avait couru après
lui, mais il était déjà parti. Elle avait bien entendu frapper aux
carreaux. Swann reconnut tout de suite dans ce dire un de ces
fragments d’un fait exact que les menteurs pris de court se consolent
de faire entrer dans la composition du fait faux qu’ils inventent,
croyant y faire sa part et y dérober sa ressemblance à la Vérité.
Certes quand Odette venait de faire quelque chose qu’elle ne voulait
pas révéler, elle le cachait bien au fond d’elle-même. Mais dès
qu’elle se trouvait en présence de celui à qui elle voulait mentir, un
trouble la prenait, toutes ses idées s’effondraient, ses facultés
d’invention et de raisonnement étaient paralysées, elle ne trouvait
plus dans sa tête que le vide, il fallait pourtant dire quelque chose
et elle rencontrait à sa portée précisément la chose qu’elle avait
voulu dissimuler et qui étant vraie, était restée là. Elle en
détachait un petit morceau, sans importance par lui-même, se disant
qu’après tout c’était mieux ainsi puisque c’était un détail véritable
qui n’offrait pas les mêmes dangers qu’un détail faux. «Ça du moins,
c’est vrai, se disait-elle, c’est toujours autant de gagné, il peut
s’informer, il reconnaîtra que c’est vrai, ce n’est toujours pas ça
qui me trahira.» Elle se trompait, c’était cela qui la trahissait,
elle ne se rendait pas compte que ce détail vrai avait des angles qui
ne pouvaient s’emboîter que dans les détails contigus du fait vrai
dont elle l’avait arbitrairement détaché et qui, quels que fussent les
détails inventés entre lesquels elle le placerait, révéleraient
toujours par la matière excédante et les vides non remplis, que ce
n’était pas d’entre ceux-là qu’il venait. «Elle avoue qu’elle m’avait
entendu sonner, puis frapper, et qu’elle avait cru que c’était moi,
qu’elle avait envie de me voir, se disait Swann. Mais cela ne
s’arrange pas avec le fait qu’elle n’ait pas fait ouvrir.»

Mais il ne lui fit pas remarquer cette contradiction, car il pensait
que, livrée à elle-même, Odette produirait peut-être quelque mensonge
qui serait un faible indice de la vérité; elle parlait; il ne
l’interrompait pas, il recueillait avec une piété avide et douloureuse
ces mots qu’elle lui disait et qu’il sentait (justement, parce qu’elle
la cachait derrière eux tout en lui parlant) garder vaguement, comme
le voile sacré, l’empreinte, dessiner l’incertain modelé, de cette
réalité infiniment précieuse et hélas introuvable:—ce qu’elle faisait
tantôt à trois heures, quand il était venu,—de laquelle il ne
posséderait jamais que ces mensonges, illisibles et divins vestiges,
et qui n’existait plus que dans le souvenir receleur de cet être qui
la contemplait sans savoir l’apprécier, mais ne la lui livrerait pas.
Certes il se doutait bien par moments qu’en elles-mêmes les actions
quotidiennes d’Odette n’étaient pas passionnément intéressantes, et
que les relations qu’elle pouvait avoir avec d’autres hommes
n’exhalaient pas naturellement d’une façon universelle et pour tout
être pensant, une tristesse morbide, capable de donner la fièvre du
suicide. Il se rendait compte alors que cet intérêt, cette tristesse
n’existaient qu’en lui comme une maladie, et que quand celle-ci serait
guérie, les actes d’Odette, les baisers qu’elle aurait pu donner
redeviendraient inoffensifs comme ceux de tant d’autres femmes. Mais
que la curiosité douloureuse que Swann y portait maintenant n’eût sa
cause qu’en lui, n’était pas pour lui faire trouver déraisonnable de
considérer cette curiosité comme importante et de mettre tout en œuvre
pour lui donner satisfaction. C’est que Swann arrivait à un âge dont
la philosophie—favorisée par celle de l’époque, par celle aussi du
milieu où Swann avait beaucoup vécu, de cette coterie de la princesse
des Laumes où il était convenu qu’on est intelligent dans la mesure où
on doute de tout et où on ne trouvait de réel et d’incontestable que
les goûts de chacun—n’est déjà plus celle de la jeunesse, mais une
philosophie positive, presque médicale, d’hommes qui au lieu
d’extérioriser les objets de leurs aspirations, essayent de dégager de
leurs années déjà écoulées un résidu fixe d’habitudes, de passions
qu’ils puissent considérer en eux comme caractéristiques et
permanentes et auxquelles, délibérément, ils veilleront d’abord que le

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