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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n’y a
qu’une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la
sienne serait de mon avis.» Nous nous assîmes tous autour de la table
de fer. J’aurais voulu ne pas penser aux heures d’angoisse que je
passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m’endormir; je
tâchais de me persuader qu’elles n’avaient aucune importance, puisque
je les aurais oubliées demain matin, de m’attacher à des idées
d’avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de
l’abîme prochain qui m’effrayait. Mais mon esprit tendu par ma
préoccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma
mère, ne se laissait pénétrer par aucune impression étrangère. Les
pensées entraient bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout
élément de beauté ou simplement de drôlerie qui m’eût touché ou
distrait. Comme un malade, grâce à un anesthésique, assiste avec une
pleine lucidité à l’opération qu’on pratique sur lui, mais sans rien
sentir, je pouvais me réciter des vers que j’aimais ou observer les
efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc
d’Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent éprouver aucune
émotion, les seconds aucune gaîté. Ces efforts furent infructueux. A
peine mon grand-père eut-il posé à Swann une question relative à cet
orateur qu’une des sœurs de ma grand’mère aux oreilles de qui cette
question résonna comme un silence profond mais intempestif et qu’il
était poli de rompre, interpella l’autre: «Imagine-toi, Céline, que
j’ai fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise qui m’a
donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout
ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra qu’elle vienne dîner ici
un soir.» «Je crois bien! répondit sa sœur Flora, mais je n’ai pas
perdu mon temps non plus. J’ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux
savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans
le plus grand détail comment il s’y prend pour composer un rôle. C’est
tout ce qu’il y a de plus intéressant. C’est un voisin de M. Vinteuil,
je n’en savais rien; et il est très aimable.» «Il n’y a pas que M.
Vinteuil qui ait des voisins aimables», s’écria ma tante Céline d’une
voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout
en jetant sur Swann ce qu’elle appelait un regard significatif. En
même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le
remerciement de Céline pour le vin d’Asti, regardait également Swann
avec un air mêlé de congratulation et d’ironie, soit simplement pour
souligner le trait d’esprit da sa sœur, soit qu’elle enviât Swann de
l’avoir inspiré, soit qu’elle ne pût s’empêcher de se moquer de lui
parce qu’elle le croyait sur la sellette. «Je crois qu’on pourra
réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora; quand on le met
sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s’arrêter.»
«Ce doit être délicieux», soupira mon grand-père dans l’esprit de qui
la nature avait malheureusement aussi complètement omis d’inclure la
possibilité de s’intéresser passionnément aux coopératives suédoises
ou à la composition des rôles de Maubant, qu’elle avait oublié de
fournir celui des sœurs de ma grand’mère du petit grain de sel qu’il
faut ajouter soi-même pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la
vie intime de Molé ou du comte de Paris. «Tenez, dit Swann à mon
grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n’en
a l’air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les
choses n’ont pas énormément changé. Je relisais ce matin dans
Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C’est dans le volume
sur son ambassade d’Espagne; ce n’est pas un des meilleurs, ce n’est
guère qu’un journal, mais du moins un journal merveilleusement écrit,
ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux
que nous nous croyons obligés de lire matin et soir.» «Je ne suis pas
de votre avis, il y a des jours où la lecture des journaux me semble
fort agréable...», interrompit ma tante Flora, pour montrer qu’elle
avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. «Quand ils
parlent de choses ou de gens qui nous intéressent!» enchérit ma tante
Céline. «Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce que je reproche
aux journaux c’est de nous faire faire attention tous les jours à des
choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans
notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que
nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors
on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne
sais pas, les...Pensées de Pascal! (il détacha ce mot d’un ton
d’emphase ironique pour ne pas avoir l’air pédant). Et c’est dans le
volume doré sur tranches que nous n’ouvrons qu’une fois tous les dix
ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain
qu’affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine
de Grèce est allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal
costumé. Comme cela la juste proportion serait rétablie.» Mais
regrettant de s’être laissé aller à parler même légèrement de choses
sérieuses: «Nous avons une bien belle conversation, dit-il
ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces «sommets», et
se tournant vers mon grand-père: «Donc Saint-Simon raconte que
Maulevrier avait eu l’audace de tendre la main à ses fils. Vous savez,
c’est ce Maulevrier dont il dit: «Jamais je ne vis dans cette épaisse
bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises.»
«Épaisses ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre
chose», dit vivement Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle
aussi, car le présent de vin d’Asti s’adressait aux deux. Céline se
mit à rire. Swann interloqué reprit: «Je ne sais si ce fut ignorance
ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut donner la main à mes enfants.
Je m’en aperçus assez tôt pour l’en empêcher.» Mon grand-père
s’extasiait déjà sur «ignorance ou panneau», mais Mlle Céline, chez
qui le nom de Saint-Simon,—un littérateur,—avait empêché l’anesthésie
complète des facultés auditives, s’indignait déjà: «Comment? vous
admirez cela? Eh bien! c’est du joli! Mais qu’est-ce que cela peut
vouloir dire; est-ce qu’un homme n’est pas autant qu’un autre?
Qu’est-ce que cela peut faire qu’il soit duc ou cocher s’il a de
l’intelligence et du cœur? Il avait une belle manière d’élever ses
enfants, votre Saint-Simon, s’il ne leur disait pas de donner la main
à tous les honnêtes gens. Mais c’est abominable, tout simplement. Et
vous osez citer cela?» Et mon grand-père navré, sentant
l’impossibilité, devant cette obstruction, de chercher à faire
raconter à Swann, les histoires qui l’eussent amusé disait à voix
basse à maman: «Rappelle-moi donc le vers que tu m’as appris et qui me
soulage tant dans ces moments-là. Ah! oui: «Seigneur, que de vertus
vous nous faites haïr!" Ah! comme c’est bien!»

Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à
table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du
dîner et que pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait
pas l’embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si ç’avait
été dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger,
pendant qu’on commencerait à dîner et que je sentirais approcher
l’heure, de faire d’avance de ce baiser qui serait si court et furtif,
tout ce que j’en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la
place de la joue que j’embrasserais, de préparer ma pensée pour
pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la
minute que m’accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres,
comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose,
prépare sa palette, et a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes,
tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du
modèle. Mais voici qu’avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut
la férocité inconsciente de dire: «Le petit a l’air fatigué, il
devrait monter se coucher. On dîne tard du reste ce soir.» Et mon
père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand’mère et
que ma mère la foi des traités, dit: «Oui, allons, vas te coucher.» Je
voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner.
«Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir
comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte!» Et il
me fallut partir sans viatique; il me fallut monter chaque marche de
l’escalier, comme dit l’expression populaire, à «contre-cœur», montant
contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère parce qu’elle ne
lui avait pas, en m’embrassant, donné licence de me suivre. Cet
escalier détesté où je m’engageais toujours si tristement, exhalait
une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette
sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir et la
rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que
sous cette forme olfactive mon intelligence n’en pouvait plus prendre
sa part. Quand nous dormons et qu’une rage de dents n’est encore
perçue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforçons deux
cents fois de suite de tirer de l’eau ou que comme un vers de Molière
que nous nous répétons sans arrêter, c’est un grand soulagement de
nous réveiller et que notre intelligence puisse débarrasser l’idée de
rage de dents, de tout déguisement héroïque ou cadencé. C’est
l’inverse de ce soulagement que j’éprouvais quand mon chagrin de
monter dans ma chambre entrait en moi d’une façon infiniment plus
rapide, presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque, par
l’inhalation,—beaucoup plus toxique que la pénétration morale,—de
l’odeur de vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma
chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets,
creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le
suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m’ensevelir dans le lit de
fer qu’on avait ajouté dans la chambre parce que j’avais trop chaud
l’été sous les courtines de reps du grand lit, j’eus un mouvement de

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