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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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troisième fois. Et elle reparut en effet mais sans lui parler plus
clairement, en lui causant même une volupté moins profonde. Mais
rentré chez lui il eut besoin d’elle, il était comme un homme dans la
vie de qui une passante qu’il a aperçue un moment vient de faire
entrer l’image d’une beauté nouvelle qui donne à sa propre sensibilité
une valeur plus grande, sans qu’il sache seulement s’il pourra revoir
jamais celle qu’il aime déjà et dont il ignore jusqu’au nom.

Même cet amour pour une phrase musicale sembla un instant devoir
amorcer chez Swann la possibilité d’une sorte de rajeunissement.
Depuis si longtemps il avait renoncé à appliquer sa vie à un but idéal
et la bornait à la poursuite de satisfactions quotidiennes, qu’il
croyait, sans jamais se le dire formellement, que cela ne changerait
plus jusqu’à sa mort; bien plus, ne se sentant plus d’idées élevées
dans l’esprit, il avait cessé de croire à leur réalité, sans pouvoir
non plus la nier tout à fait. Aussi avait-il pris l’habitude de se
réfugier dans des pensées sans importance qui lui permettaient de
laisser de côté le fond des choses. De même qu’il ne se demandait pas
s’il n’eût pas mieux fait de ne pas aller dans le monde, mais en
revanche savait avec certitude que s’il avait accepté une invitation
il devait s’y rendre et que s’il ne faisait pas de visite après il lui
fallait laisser des cartes, de même dans sa conversation il
s’efforçait de ne jamais exprimer avec cœur une opinion intime sur les
choses, mais de fournir des détails matériels qui valaient en quelque
sorte par eux-mêmes et lui permettaient de ne pas donner sa mesure. Il
était extrêmement précis pour une recette de cuisine, pour la date de
la naissance ou de la mort d’un peintre, pour la nomenclature de ses
œuvres. Parfois, malgré tout, il se laissait aller à émettre un
jugement sur une œuvre, sur une manière de comprendre la vie, mais il
donnait alors à ses paroles un ton ironique comme s’il n’adhérait pas
tout entier à ce qu’il disait. Or, comme certains valétudinaires chez
qui tout d’un coup, un pays où ils sont arrivés, un régime différent,
quelquefois une évolution organique, spontanée et mystérieuse,
semblent amener une telle régression de leur mal qu’ils commencent à
envisager la possibilité inespérée de commencer sur le tard une vie
toute différente, Swann trouvait en lui, dans le souvenir de la phrase
qu’il avait entendue, dans certaines sonates qu’il s’était fait jouer,
pour voir s’il ne l’y découvrirait pas, la présence d’une de ces
réalités invisibles auxquelles il avait cessé de croire et auxquelles,
comme si la musique avait eu sur la sécheresse morale dont il
souffrait une sorte d’influence élective, il se sentait de nouveau le
désir et presque la force de consacrer sa vie. Mais n’étant pas arrivé
à savoir de qui était l’œuvre qu’il avait entendue, il n’avait pu se
la procurer et avait fini par l’oublier. Il avait bien rencontré dans
la semaine quelques personnes qui se trouvaient comme lui à cette
soirée et les avait interrogées; mais plusieurs étaient arrivées après
la musique ou parties avant; certaines pourtant étaient là pendant
qu’on l’exécutait mais étaient allées causer dans un autre salon, et
d’autres restées à écouter n’avaient pas entendu plus que les
premières. Quant aux maîtres de maison ils savaient que c’était une
œuvre nouvelle que les artistes qu’ils avaient engagés avaient demandé
à jouer; ceux-ci étant partis en tournée, Swann ne put pas en savoir
davantage. Il avait bien des amis musiciens, mais tout en se rappelant
le plaisir spécial et intraduisible que lui avait fait la phrase, en
voyant devant ses yeux les formes qu’elle dessinait, il était pourtant
incapable de la leur chanter. Puis il cessa d’y penser.

Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait
commencé de jouer chez Mme Verdurin, tout d’un coup après une note
haute longuement tenue pendant deux mesures, il vit approcher,
s’échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau
sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète,
bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante qu’il aimait. Et
elle était si particulière, elle avait un charme si individuel et
qu’aucun autre n’aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s’il
eût rencontré dans un salon ami une personne qu’il avait admirée dans
la rue et désespérait de jamais retrouver. A la fin, elle s’éloigna,
indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum,
laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais
maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que
c’était l’andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil), il
la tenait, il pourrait l’avoir chez lui aussi souvent qu’il voudrait,
essayer d’apprendre son langage et son secret.

Aussi quand le pianiste eut fini, Swann s’approcha-t-il de lui pour
lui exprimer une reconnaissance dont la vivacité plut beaucoup à Mme
Verdurin.

—Quel charmeur, n’est-ce pas, dit-elle à Swann; la comprend-il assez,
sa sonate, le petit misérable? Vous ne saviez pas que le piano pouvait
atteindre à ça. C’est tout excepté du piano, ma parole! Chaque fois
j’y suis reprise, je crois entendre un orchestre. C’est même plus beau
que l’orchestre, plus complet.

Le jeune pianiste s’inclina, et, souriant, soulignant les mots comme
s’il avait fait un trait d’esprit:

—«Vous êtes très indulgente pour moi», dit-il.

Et tandis que Mme Verdurin disait à son mari: «Allons, donne-lui de
l’orangeade, il l’a bien méritée», Swann racontait à Odette comment il
avait été amoureux de cette petite phrase. Quand Mme Verdurin, ayant
dit d’un peu loin: «Eh bien! il me semble qu’on est en train de vous
dire de belles choses, Odette», elle répondit: «Oui, de très belles»
et Swann trouva délicieuse sa simplicité. Cependant il demandait des
renseignements sur Vinteuil, sur son œuvre, sur l’époque de sa vie où
il avait composé cette sonate, sur ce qu’avait pu signifier pour lui
la petite phrase, c’est cela surtout qu’il aurait voulu savoir.

Mais tous ces gens qui faisaient profession d’admirer ce musicien
(quand Swann avait dit que sa sonate était vraiment belle, Mme
Verdurin s’était écriée: «Je vous crois un peu qu’elle est belle! Mais
on n’avoue pas qu’on ne connaît pas la sonate de Vinteuil, on n’a pas
le droit de ne pas la connaître», et le peintre avait ajouté: «Ah!
c’est tout à fait une très grande machine, n’est-ce pas. Ce n’est pas
si vous voulez la chose «cher» et «public», n’est-ce pas, mais c’est
la très grosse impression pour les artistes»), ces gens semblaient ne
s’être jamais posé ces questions car ils furent incapables d’y
répondre.

Même à une ou deux remarques particulières que fit Swann sur sa phrase
préférée:

—«Tiens, c’est amusant, je n’avais jamais fait attention; je vous
dirai que je n’aime pas beaucoup chercher la petite bête et m’égarer
dans des pointes d’aiguille; on ne perd pas son temps à couper les
cheveux en quatre ici, ce n’est pas le genre de la maison», répondit
Mme Verdurin, que le docteur Cottard regardait avec une admiration
béate et un zèle studieux se jouer au milieu de ce flot d’expressions
toutes faites. D’ailleurs lui et Mme Cottard avec une sorte de bon
sens comme en ont aussi certaines gens du peuple se gardaient bien de
donner une opinion ou de feindre l’admiration pour une musique qu’ils
s’avouaient l’un à l’autre, une fois rentrés chez eux, ne pas plus
comprendre que la peinture de «M. Biche». Comme le public ne connaît
du charme, de la grâce, des formes de la nature que ce qu’il en a
puisé dans les poncifs d’un art lentement assimilé, et qu’un artiste
original commence par rejeter ces poncifs, M. et Mme Cottard, image en
cela du public, ne trouvaient ni dans la sonate de Vinteuil, ni dans
les portraits du peintre, ce qui faisait pour eux l’harmonie de la
musique et la beauté de la peinture. Il leur semblait quand le
pianiste jouait la sonate qu’il accrochait au hasard sur le piano des
notes que ne reliaient pas en effet les formes auxquelles ils étaient
habitués, et que le peintre jetait au hasard des couleurs sur ses
toiles. Quand, dans celles-ci, ils pouvaient reconnaître une forme,
ils la trouvaient alourdie et vulgarisée (c’est-à-dire dépourvue de
l’élégance de l’école de peinture à travers laquelle ils voyaient dans
la rue même, les êtres vivants), et sans vérité, comme si M. Biche
n’eût pas su comment était construite une épaule et que les femmes
n’ont pas les cheveux mauves.

Pourtant les fidèles s’étant dispersés, le docteur sentit qu’il y
avait là une occasion propice et pendant que Mme Verdurin disait un
dernier mot sur la sonate de Vinteuil, comme un nageur débutant qui se
jette à l’eau pour apprendre, mais choisit un moment où il n’y a pas
trop de monde pour le voir:

—Alors, c’est ce qu’on appelle un musicien di primo cartello!
s’écria-t-il avec une brusque résolution.

Swann apprit seulement que l’apparition récente de la sonate de
Vinteuil avait produit une grande impression dans une école de
tendances très avancées mais était entièrement inconnue du grand
public.

—Je connais bien quelqu’un qui s’appelle Vinteuil, dit Swann, en
pensant au professeur de piano des sœurs de ma grand’mère.

—C’est peut-être lui, s’écria Mme Verdurin.

—Oh! non, répondit Swann en riant. Si vous l’aviez vu deux minutes,
vous ne vous poseriez pas la question.

—Alors poser la question c’est la résoudre? dit le docteur.

—Mais ce pourrait être un parent, reprit Swann, cela serait assez
triste, mais enfin un homme de génie peut être le cousin d’une vieille
bête. Si cela était, j’avoue qu’il n’y a pas de supplice que je ne
m’imposerais pour que la vieille bête me présentât à l’auteur de la
sonate: d’abord le supplice de fréquenter la vieille bête, et qui doit
être affreux.

Le peintre savait que Vinteuil était à ce moment très malade et que le
docteur Potain craignait de ne pouvoir le sauver.

—Comment, s’écria Mme Verdurin, il y a encore des gens qui se font
soigner par Potain!

—Ah! madame Verdurin, dit Cottard, sur un ton de marivaudage, vous
oubliez que vous parlez d’un de mes confères, je devrais dire un de

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