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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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mais en avait fait, pour pouvoir le reconstruire à pied d’œuvre sur de
nouveaux frais partout où une femme lui avait plu, une de ces tentes
démontables comme les explorateurs en emportent avec eux. Pour ce qui
n’en était pas transportable ou échangeable contre un plaisir nouveau,
il l’eût donné pour rien, si enviable que cela parût à d’autres. Que
de fois son crédit auprès d’une duchesse, fait du désir accumulé
depuis des années que celle-ci avait eu de lui être agréable sans en
avoir trouvé l’occasion, il s’en était défait d’un seul coup en
réclamant d’elle par une indiscrète dépêche une recommandation
télégraphique qui le mît en relation sur l’heure avec un de ses
intendants dont il avait remarqué la fille à la campagne, comme ferait
un affamé qui troquerait un diamant contre un morceau de pain. Même,
après coup, il s’en amusait, car il y avait en lui, rachetée par de
rares délicatesses, une certaine muflerie. Puis, il appartenait à
cette catégorie d’hommes intelligents qui ont vécu dans l’oisiveté et
qui cherchent une consolation et peut-être une excuse dans l’idée que
cette oisiveté offre à leur intelligence des objets aussi dignes
d’intérêt que pourrait faire l’art ou l’étude, que la «Vie» contient
des situations plus intéressantes, plus romanesques que tous les
romans. Il l’assurait du moins et le persuadait aisément aux plus
affinés de ses amis du monde notamment au baron de Charlus, qu’il
s’amusait à égayer par le récit des aventures piquantes qui lui
arrivaient, soit qu’ayant rencontré en chemin de fer une femme qu’il
avait ensuite ramenée chez lui il eût découvert qu’elle était la sœur
d’un souverain entre les mains de qui se mêlaient en ce moment tous
les fils de la politique européenne, au courant de laquelle il se
trouvait ainsi tenu d’une façon très agréable, soit que par le jeu
complexe des circonstances, il dépendît du choix qu’allait faire le
conclave, s’il pourrait ou non devenir l’amant d’une cuisinière.

Ce n’était pas seulement d’ailleurs la brillante phalange de
vertueuses douairières, de généraux, d’académiciens, avec lesquels il
était particulièrement lié, que Swann forçait avec tant de cynisme à
lui servir d’entremetteurs. Tous ses amis avaient l’habitude de
recevoir de temps en temps des lettres de lui où un mot de
recommandation ou d’introduction leur était demandé avec une habileté
diplomatique qui, persistant à travers les amours successives et les
prétextes différents, accusait, plus que n’eussent fait les
maladresses, un caractère permanent et des buts identiques. Je me suis
souvent fait raconter bien des années plus tard, quand je commençai à
m’intéresser à son caractère à cause des ressemblances qu’en de tout
autres parties il offrait avec le mien, que quand il écrivait à mon
grand-père (qui ne l’était pas encore, car c’est vers l’époque de ma
naissance que commença la grande liaison de Swann et elle interrompit
longtemps ces pratiques) celui-ci, en reconnaissant sur l’enveloppe
l’écriture de son ami, s’écriait: «Voilà Swann qui va demander quelque
chose: à la garde!» Et soit méfiance, soit par le sentiment
inconsciemment diabolique qui nous pousse à n’offrir une chose qu’aux
gens qui n’en ont pas envie, mes grands-parents opposaient une fin de
non-recevoir absolue aux prières les plus faciles à satisfaire qu’il
leur adressait, comme de le présenter à une jeune fille qui dînait
tous les dimanches à la maison, et qu’ils étaient obligés, chaque fois
que Swann leur en reparlait, de faire semblant de ne plus voir, alors
que pendant toute la semaine on se demandait qui on pourrait bien
inviter avec elle, finissant souvent par ne trouver personne, faute de
faire signe à celui qui en eût été si heureux.

Quelquefois tel couple ami de mes grands-parents et qui jusque-là
s’était plaint de ne jamais voir Swann, leur annonçait avec
satisfaction et peut-être un peu le désir d’exciter l’envie, qu’il
était devenu tout ce qu’il y a de plus charmant pour eux, qu’il ne les
quittait plus. Mon grand-père ne voulait pas troubler leur plaisir
mais regardait ma grand’mère en fredonnant:

«Quel est donc ce mystère

Je ne puis rien comprendre.»

ou:

«Vision fugitive...»

ou:

«Dans ces affaires

Le mieux est de ne rien voir.»

Quelques mois après, si mon grand-père demandait au nouvel ami de
Swann: «Et Swann, le voyez-vous toujours beaucoup?» la figure de
l’interlocuteur s’allongeait: «Ne prononcez jamais son nom devant
moi!»—«Mais je croyais que vous étiez si liés...» Il avait été ainsi
pendant quelques mois le familier de cousins de ma grand’mère, dînant
presque chaque jour chez eux. Brusquement il cessa de venir, sans
avoir prévenu. On le crut malade, et la cousine de ma grand’mère
allait envoyer demander de ses nouvelles quand à l’office elle trouva
une lettre de lui qui traînait par mégarde dans le livre de comptes de
la cuisinière. Il y annonçait à cette femme qu’il allait quitter
Paris, qu’il ne pourrait plus venir. Elle était sa maîtresse, et au
moment de rompre, c’était elle seule qu’il avait jugé utile d’avertir.

Quand sa maîtresse du moment était au contraire une personne mondaine
ou du moins une personne qu’une extraction trop humble ou une
situation trop irrégulière n’empêchait pas qu’il fît recevoir dans le
monde, alors pour elle il y retournait, mais seulement dans l’orbite
particulier où elle se mouvait ou bien où il l’avait entraînée.
«Inutile de compter sur Swann ce soir, disait-on, vous savez bien que
c’est le jour d’Opéra de son Américaine.» Il la faisait inviter dans
les salons particulièrement fermés où il avait ses habitudes, ses
dîners hebdomadaires, son poker; chaque soir, après qu’un léger
crépelage ajouté à la brosse de ses cheveux roux avait tempéré de
quelque douceur la vivacité de ses yeux verts, il choisissait une
fleur pour sa boutonnière et partait pour retrouver sa maîtresse à
dîner chez l’une ou l’autre des femmes de sa coterie; et alors,
pensant à l’admiration et à l’amitié que les gens à la mode pour qui
il faisait la pluie et le beau temps et qu’il allait retrouver là, lui
prodigueraient devant la femme qu’il aimait, il retrouvait du charme à
cette vie mondaine sur laquelle il s’était blasé, mais dont la
matière, pénétrée et colorée chaudement d’une flamme insinuée qui s’y
jouait, lui semblait précieuse et belle depuis qu’il y avait incorporé
un nouvel amour.

Mais tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces flirts,
avait été la réalisation plus ou moins complète d’un rêve né de la vue
d’un visage ou d’un corps que Swann avait, spontanément, sans s’y
efforcer, trouvés charmants, en revanche quand un jour au théâtre il
fut présenté à Odette de Crécy par un de ses amis d’autrefois, qui lui
avait parlé d’elle comme d’une femme ravissante avec qui il pourrait
peut-être arriver à quelque chose, mais en la lui donnant pour plus
difficile qu’elle n’était en réalité afin de paraître lui-même avoir
fait quelque chose de plus aimable en la lui faisant connaître, elle
était apparue à Swann non pas certes sans beauté, mais d’un genre de
beauté qui lui était indifférent, qui ne lui inspirait aucun désir,
lui causait même une sorte de répulsion physique, de ces femmes comme
tout le monde a les siennes, différentes pour chacun, et qui sont
l’opposé du type que nos sens réclament. Pour lui plaire elle avait un
profil trop accusé, la peau trop fragile, les pommettes trop
saillantes, les traits trop tirés. Ses yeux étaient beaux mais si
grands qu’ils fléchissaient sous leur propre masse, fatiguaient le
reste de son visage et lui donnaient toujours l’air d’avoir mauvaise
mine ou d’être de mauvaise humeur. Quelque temps après cette
présentation au théâtre, elle lui avait écrit pour lui demander à voir
ses collections qui l’intéressaient tant, «elle, ignorante qui avait
le goût des jolies choses», disant qu’il lui semblait qu’elle le
connaîtrait mieux, quand elle l’aurait vu dans «son home» où elle
l’imaginait «si confortable avec son thé et ses livres», quoiqu’elle
ne lui eût pas caché sa surprise qu’il habitât ce quartier qui devait
être si triste et «qui était si peu smart pour lui qui l’était tant».
Et après qu’il l’eut laissée venir, en le quittant elle lui avait dit
son regret d’être restée si peu dans cette demeure où elle avait été
heureuse de pénétrer, parlant de lui comme s’il avait été pour elle
quelque chose de plus que les autres êtres qu’elle connaissait et
semblant établir entre leurs deux personnes une sorte de trait d’union
romanesque qui l’avait fait sourire. Mais à l’âge déjà un peu désabusé
dont approchait Swann et où l’on sait se contenter d’être amoureux
pour le plaisir de l’être sans trop exiger de réciprocité, ce
rapprochement des cœurs, s’il n’est plus comme dans la première
jeunesse le but vers lequel tend nécessairement l’amour, lui reste uni
en revanche par une association d’idées si forte, qu’il peut en
devenir la cause, s’il se présente avant lui. Autrefois on rêvait de
posséder le cœur de la femme dont on était amoureux; plus tard sentir
qu’on possède le cœur d’une femme peut suffire à vous en rendre
amoureux. Ainsi, à l’âge où il semblerait, comme on cherche surtout
dans l’amour un plaisir subjectif, que la part du goût pour la beauté
d’une femme devait y être la plus grande, l’amour peut naître—l’amour
le plus physique—sans qu’il y ait eu, à sa base, un désir préalable. A
cette époque de la vie, on a déjà été atteint plusieurs fois par
l’amour; il n’évolue plus seul suivant ses propres lois inconnues et
fatales, devant notre cœur étonné et passif. Nous venons à son aide,
nous le faussons par la mémoire, par la suggestion. En reconnaissant
un de ses symptômes, nous nous rappelons, nous faisons renaître les
autres. Comme nous possédons sa chanson, gravée en nous tout entière,
nous n’avons pas besoin qu’une femme nous en dise le début—rempli par
l’admiration qu’inspire la beauté—, pour en trouver la suite. Et si
elle commence au milieu,—là où les cœurs se rapprochent, où l’on parle
de n’exister plus que l’un pour l’autre—, nous avons assez l’habitude
de cette musique pour rejoindre tout de suite notre partenaire au

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