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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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je ne détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère, qui
n’apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je me voyais déjà par la
pensée, j’aurais voulu mourir. Et cet état durerait jusqu’au
lendemain, quand les rayons du matin, appuyant, comme le jardinier,
leurs barreaux au mur revêtu de capucines qui grimpaient jusqu’à ma
fenêtre, je sauterais à bas du lit pour descendre vite au jardin, sans
plus me rappeler que le soir ramènerait jamais l’heure de quitter ma
mère. Et de la sorte c’est du côté de Guermantes que j’ai appris à
distinguer ces états qui se succèdent en moi, pendant certaines
périodes, et vont jusqu’à se partager chaque journée, l’un revenant
chasser l’autre, avec la ponctualité de la fièvre; contigus, mais si
extérieurs l’un à l’autre, si dépourvus de moyens de communication
entre eux, que je ne puis plus comprendre, plus même me représenter
dans l’un, ce que j’ai désiré, ou redouté, ou accompli dans l’autre.

Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour
moi liés à bien des petits événements de celle de toutes les diverses
vies que nous menons parallèlement, qui est la plus pleine de
péripéties, la plus riche en épisodes, je veux dire la vie
intellectuelle. Sans doute elle progresse en nous insensiblement et
les vérités qui en ont changé pour nous le sens et l’aspect, qui nous
ont ouvert de nouveaux chemins, nous en préparions depuis longtemps la
découverte; mais c’était sans le savoir; et elles ne datent pour nous
que du jour, de la minute où elles nous sont devenues visibles. Les
fleurs qui jouaient alors sur l’herbe, l’eau qui passait au soleil,
tout le paysage qui environna leur apparition continue à accompagner
leur souvenir de son visage inconscient ou distrait; et certes quand
ils étaient longuement contemplés par cet humble passant, par cet
enfant qui rêvait,—comme l’est un roi, par un mémorialiste perdu dans
la foule,—ce coin de nature, ce bout de jardin n’eussent pu penser que
ce serait grâce à lui qu’ils seraient appelés à survivre en leurs
particularités les plus éphémères; et pourtant ce parfum d’aubépine
qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront
bientôt, un bruit de pas sans écho sur le gravier d’une allée, une
bulle formée contre une plante aquatique par l’eau de la rivière et
qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur
faire traverser tant d’années successives, tandis qu’alentour les
chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent et le
souvenir de ceux qui les foulèrent. Parfois ce morceau de paysage
amené ainsi jusqu’à aujourd’hui se détache si isolé de tout, qu’il
flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je
puisse dire de quel pays, de quel temps—peut-être tout simplement de
quel rêve—il vient. Mais c’est surtout comme à des gisements profonds
de mon sol mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je
m’appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de
Guermantes. C’est parce que je croyais aux choses, aux êtres, tandis
que je les parcourais, que les choses, les êtres qu’ils m’ont fait
connaître, sont les seuls que je prenne encore au sérieux et qui me
donnent encore de la joie. Soit que la foi qui crée soit tarie en moi,
soit que la réalité ne se forme que dans la mémoire, les fleurs qu’on
me montre aujourd’hui pour la première fois ne me semblent pas de
vraies fleurs. Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses
bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa
rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d’or, ont constitué à
tout jamais pour moi la figure des pays où j’aimerais vivre, où
j’exige avant tout qu’on puisse aller à la pêche, se promener en
canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au
milieu des blés, ainsi qu’était Saint-André-des-Champs, une église
monumentale, rustique et dorée comme une meule; et les bluets, les
aubépines, les pommiers qu’il m’arrive quand je voyage de rencontrer
encore dans les champs, parce qu’ils sont situés à la même profondeur,
au niveau de mon passé, sont immédiatement en communication avec mon
cœur. Et pourtant, parce qu’il y a quelque chose d’individuel dans les
lieux, quand me saisit le désir de revoir le côté de Guermantes, on ne
le satisferait pas en me menant au bord d’une rivière où il y aurait
d’aussi beaux, de plus beaux nymphéas que dans la Vivonne, pas plus
que le soir en rentrant,—à l’heure où s’éveillait en moi cette
angoisse qui plus tard émigre dans l’amour, et peut devenir à jamais
inséparable de lui—, je n’aurais souhaité que vînt me dire bonsoir une
mère plus belle et plus intelligente que la mienne. Non; de même que
ce qu’il me fallait pour que je pusse m’endormir heureux, avec cette
paix sans trouble qu’aucune maîtresse n’a pu me donner depuis
puisqu’on doute d’elles encore au moment où on croit en elles, et
qu’on ne possède jamais leur cœur comme je recevais dans un baiser
celui de ma mère, tout entier, sans la réserve d’une arrère-pensée,
sans le reliquat d’une intention qui ne fut pas pour moi,—c’est que ce
fût elle, c’est qu’elle inclinât vers moi ce visage où il y avait
au-dessous de l’œil quelque chose qui était, paraît-il, un défaut, et
que j’aimais à l’égal du reste, de même ce que je veux revoir, c’est
le côté de Guermantes que j’ai connu, avec la ferme qui est peu
éloignée des deux suivantes serrées l’une contre l’autre, à l’entrée
de l’allée des chênes; ce sont ces prairies où, quand le soleil les
rend réfléchissantes comme une mare, se dessinent les feuilles des
pommiers, c’est ce paysage dont parfois, la nuit dans mes rêves,
l’individualité m’étreint avec une puissance presque fantastique et
que je ne peux plus retrouver au réveil. Sans doute pour avoir à
jamais indissolublement uni en moi des impressions différentes rien
que parce qu’ils me les avaient fait éprouver en même temps, le côté
de Méséglise ou le côté de Guermantes m’ont exposé, pour l’avenir, à
bien des déceptions et même à bien des fautes. Car souvent j’ai voulu
revoir une personne sans discerner que c’était simplement parce
qu’elle me rappelait une haie d’aubépines, et j’ai été induit à
croire, à faire croire à un regain d’affection, par un simple désir de
voyage. Mais par là même aussi, et en restant présents en celles de
mes impressions d’aujourd’hui auxquelles ils peuvent se relier, ils
leur donnent des assises, de la profondeur, une dimension de plus
qu’aux autres. Ils leur ajoutent aussi un charme, une signification
qui n’est que pour moi. Quand par les soirs d’été le ciel harmonieux
gronde comme une bête fauve et que chacun boude l’orage, c’est au côté
de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer, à
travers le bruit de la pluie qui tombe, l’odeur d’invisibles et
persistants lilas.

...

C’est ainsi que je restais souvent jusqu’au matin à songer au temps de
Combray, à mes tristes soirées sans sommeil, à tant de jours aussi
dont l’image m’avait été plus récemment rendue par la saveur—ce qu’on
aurait appelé à Combray le «parfum»—d’une tasse de thé, et par
association de souvenirs à ce que, bien des années après avoir quitté
cette petite ville, j’avais appris, au sujet d’un amour que Swann
avait eu avant ma naissance, avec cette précision dans les détails
plus facile à obtenir quelquefois pour la vie de personnes mortes il y
a des siècles que pour celle de nos meilleurs amis, et qui semble
impossible comme semblait impossible de causer d’une ville à une
autre—tant qu’on ignore le biais par lequel cette impossibilité a été
tournée. Tous ces souvenirs ajoutés les uns aux autres ne formaient
plus qu’une masse, mais non sans qu’on ne pût distinguer entre
eux,—entre les plus anciens, et ceux plus récents, nés d’un parfum,
puis ceux qui n’étaient que les souvenirs d’une autre personne de qui
je les avais appris— sinon des fissures, des failles véritables, du
moins ces veinures, ces bigarrures de coloration, qui dans certaines
roches, dans certains marbres, révèlent des différences d’origine,
d’âge, de «formation».

Certes quand approchait le matin, il y avait bien longtemps qu’était
dissipée la brève incertitude de mon réveil. Je savais dans quelle
chambre je me trouvais effectivement, je l’avais reconstruite autour
de moi dans l’obscurité, et,—soit en m’orientant par la seule mémoire,
soit en m’aidant, comme indication, d’une faible lueur aperçue, au
pied de laquelle je plaçais les rideaux de la croisée—, je l’avais
reconstruite tout entière et meublée comme un architecte et un
tapissier qui gardent leur ouverture primitive aux fenêtres et aux
portes, j’avais reposé les glaces et remis la commode à sa place
habituelle. Mais à peine le jour—et non plus le reflet d’une dernière
braise sur une tringle de cuivre que j’avais pris pour lui—traçait-il
dans l’obscurité, et comme à la craie, sa première raie blanche et
rectificative, que la fenêtre avec ses rideaux, quittait le cadre de
la porte où je l’avais située par erreur, tandis que pour lui faire
place, le bureau que ma mémoire avait maladroitement installé là se
sauvait à toute vitesse, poussant devant lui la cheminée et écartant
le mur mitoyen du couloir; une courette régnait à l’endroit où il y a
un instant encore s’étendait le cabinet de toilette, et la demeure que
j’avais rebâtie dans les ténèbres était allée rejoindre les demeures
entrevues dans le tourbillon du réveil, mise en fuite par ce pâle
signe qu’avait tracé au-dessus des rideaux le doigt levé du jour.





DEUXIÈME PARTIE

UN AMOUR DE SWANN

Pour faire partie du «petit noyau», du «petit groupe», du «petit clan»
des Verdurin, une condition était suffisante mais elle était
nécessaire: il fallait adhérer tacitement à un Credo dont un des
articles était que le jeune pianiste, protégé par Mme Verdurin cette
année-là et dont elle disait: «Ça ne devrait pas être permis de savoir
jouer Wagner comme ça!», «enfonçait» à la fois Planté et Rubinstein et
que le docteur Cottard avait plus de diagnostic que Potain. Toute
«nouvelle recrue» à qui les Verdurin ne pouvaient pas persuader que
les soirées des gens qui n’allaient pas chez eux étaient ennuyeuses

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