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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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l’ennui, une carpe se dressait hors de l’eau dans une aspiration
anxieuse. C’était l’heure du goûter. Avant de repartir nous restions
longtemps à manger des fruits, du pain et du chocolat, sur l’herbe où
parvenaient jusqu’à nous, horizontaux, affaiblis, mais denses et
métalliques encore, des sons de la cloche de Saint-Hilaire qui ne
s’étaient pas mélangés à l’air qu’ils traversaient depuis si
longtemps, et côtelés par la palpitation successive de toutes leurs
lignes sonores, vibraient en rasant les fleurs, à nos pieds.

Parfois, au bord de l’eau entourée de bois, nous rencontrions une
maison dite de plaisance, isolée, perdue, qui ne voyait rien, du
monde, que la rivière qui baignait ses pieds. Une jeune femme dont le
visage pensif et les voiles élégants n’étaient pas de ce pays et qui
sans doute était venue, selon l’expression populaire «s’enterrer» là,
goûter le plaisir amer de sentir que son nom, le nom surtout de celui
dont elle n’avait pu garder le cœur, y était inconnu, s’encadrait dans
la fenêtre qui ne lui laissait pas regarder plus loin que la barque
amarrée près de la porte. Elle levait distraitement les yeux en
entendant derrière les arbres de la rive la voix des passants dont
avant qu’elle eût aperçu leur visage, elle pouvait être certaine que
jamais ils n’avaient connu, ni ne connaîtraient l’infidèle, que rien
dans leur passé ne gardait sa marque, que rien dans leur avenir
n’aurait l’occasion de la recevoir. On sentait que, dans son
renoncement, elle avait volontairement quitté des lieux où elle aurait
pu du moins apercevoir celui qu’elle aimait, pour ceux-ci qui ne
l’avaient jamais vu. Et je la regardais, revenant de quelque promenade
sur un chemin où elle savait qu’il ne passerait pas, ôter de ses mains
résignées de longs gants d’une grâce inutile.

Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes remonter
jusqu’aux sources de la Vivonne, auxquelles j’avais souvent pensé et
qui avaient pour moi une existence si abstraite, si idéale, que
j’avais été aussi surpris quand on m’avait dit qu’elles se trouvaient
dans le département, à une certaine distance kilométrique de Combray,
que le jour où j’avais appris qu’il y avait un autre point précis de
la terre où s’ouvrait, dans l’antiquité, l’entrée des Enfers. Jamais
non plus nous ne pûmes pousser jusqu’au terme que j’eusse tant
souhaité d’atteindre, jusqu’à Guermantes. Je savais que là résidaient
des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu’ils
étaient des personnages réels et actuellement existants, mais chaque
fois que je pensais à eux, je me les représentais tantôt en
tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes, dans le
«Couronnement d’Esther» de notre église, tantôt de nuances changeantes
comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert
chou au bleu prune selon que j’étais encore à prendre de l’eau bénite
ou que j’arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables comme
l’image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes,
que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou
faisait monter au plafond,—enfin toujours enveloppés du mystère des
temps mérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la
lumière orangée qui émane de cette syllabe: «antes». Mais si malgré
cela ils étaient pour moi, en tant que duc et duchesse, des êtres
réels, bien qu’étranges, en revanche leur personne ducale se
distendait démesurément, s’immatérialisait, pour pouvoir contenir en
elle ce Guermantes dont ils étaient duc et duchesse, tout ce «côté de
Guermantes» ensoleillé, le cours de la Vivonne, ses nymphéas et ses
grands arbres, et tant de beaux après-midi. Et je savais qu’ils ne
portaient pas seulement le titre de duc et de duchesse de Guermantes,
mais que depuis le XIVe siècle où, après avoir inutilement essayé de
vaincre leurs anciens seigneurs ils s’étaient alliés à eux par des
mariages, ils étaient comtes de Combray, les premiers des citoyens de
Combray par conséquent et pourtant les seuls qui n’y habitassent pas.
Comtes de Combray, possédant Combray au milieu de leur nom, de leur
personne, et sans doute ayant effectivement en eux cette étrange et
pieuse tristesse qui était spéciale à Combray; propriétaires de la
ville, mais non d’une maison particulière, demeurant sans doute
dehors, dans la rue, entre ciel et terre, comme ce Gilbert de
Guermantes, dont je ne voyais aux vitraux de l’abside de Saint-Hilaire
que l’envers de laque noire, si je levais la tête quand j’allais
chercher du sel chez Camus.

Puis il arriva que sur le côté de Guermantes je passai parfois devant
de petits enclos humides où montaient des grappes de fleurs sombres.
Je m’arrêtais, croyant acquérir une notion précieuse, car il me
semblait avoir sous les yeux un fragment de cette région fluviatile,
que je désirais tant connaître depuis que je l’avais vue décrite par
un de mes écrivains préférés. Et ce fut avec elle, avec son sol
imaginaire traversé de cours d’eau bouillonnants, que Guermantes,
changeant d’aspect dans ma pensée, s’identifia, quand j’eus entendu le
docteur Percepied nous parler des fleurs et des belles eaux vives
qu’il y avait dans le parc du château. Je rêvais que Mme de Guermantes
m’y faisait venir, éprise pour moi d’un soudain caprice; tout le jour
elle y pêchait la truite avec moi. Et le soir me tenant par la main,
en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait
le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles
violettes et rouges et m’apprenait leurs noms. Elle me faisait lui
dire le sujet des poèmes que j’avais l’intention de composer. Et ces
rêves m’avertissaient que puisque je voulais un jour être un écrivain,
il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me
le demandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une
signification philosophique infinie, mon esprit s’arrêtait de
fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention,
je sentais que je n’avais pas de génie ou peut-être une maladie
cérébrale l’empêchait de naître. Parfois je comptais sur mon père pour
arranger cela. Il était si puissant, si en faveur auprès des gens en
place qu’il arrivait à nous faire transgresser les lois que Françoise
m’avait appris à considérer comme plus inéluctables que celles de la
vie et de la mort, à faire retarder d’un an pour notre maison, seule
de tout le quartier, les travaux de «ravalement», à obtenir du
ministre pour le fils de Mme Sazerat qui voulait aller aux eaux,
l’autorisation qu’il passât le baccalauréat deux mois d’avance, dans
la série des candidats dont le nom commençait par un A au lieu
d’attendre le tour des S. Si j’étais tombé gravement malade, si
j’avais été capturé par des brigands, persuadé que mon père avait trop
d’intelligences avec les puissances suprêmes, de trop irrésistibles
lettres de recommandation auprès du bon Dieu, pour que ma maladie ou
ma captivité pussent être autre chose que de vains simulacres sans
danger pour moi, j’aurais attendu avec calme l’heure inévitable du
retour à la bonne réalité, l’heure de la délivrance ou de la guérison;
peut-être cette absence de génie, ce trou noir qui se creusait dans
mon esprit quand je cherchais le sujet de mes écrits futurs,
n’était-il aussi qu’une illusion sans consistance, et cesserait-elle
par l’intervention de mon père qui avait dû convenir avec le
Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier écrivain
de l’époque. Mais d’autres fois tandis que mes parents
s’impatientaient de me voir rester en arrière et ne pas les suivre, ma
vie actuelle au lieu de me sembler une création artificielle de mon
père et qu’il pouvait modifier à son gré, m’apparaissait au contraire
comme comprise dans une réalité qui n’était pas faite pour moi, contre
laquelle il n’y avait pas de recours, au cœur de laquelle je n’avais
pas d’allié, qui ne cachait rien au delà d’elle-même. Il me semblait
alors que j’existais de la même façon que les autres hommes, que je
vieillirais, que je mourrais comme eux, et que parmi eux j’étais
seulement du nombre de ceux qui n’ont pas de dispositions pour écrire.
Aussi, découragé, je renonçais à jamais à la littérature, malgré les
encouragements que m’avait donnés Bloch. Ce sentiment intime,
immédiat, que j’avais du néant de ma pensée, prévalait contre toutes
les paroles flatteuses qu’on pouvait me prodiguer, comme chez un
méchant dont chacun vante les bonnes actions, les remords de sa
conscience.

Un jour ma mère me dit: «Puisque tu parles toujours de Mme de
Guermantes, comme le docteur Percepied l’a très bien soignée il y a
quatre ans, elle doit venir à Combray pour assister au mariage de sa
fille. Tu pourras l’apercevoir à la cérémonie.» C’était du reste par
le docteur Percepied que j’avais le plus entendu parler de Mme de
Guermantes, et il nous avait même montré le numéro d’une revue
illustrée où elle était représentée dans le costume qu’elle portait à
un bal travesti chez la princesse de Léon.

Tout d’un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le
suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une
dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate
bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton
au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge,
comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine
perceptibles, des parcelles d’analogie avec le portrait qu’on m’avait
montré, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en
elle, si j’essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans
les mêmes termes: un grand nez, des yeux bleus, dont s’était servi le
docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de
Guermantes, je me dis: cette dame ressemble à Mme de Guermantes; or la
chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais,
sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des
alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je
me rappelais être à ce qu’on m’avait dit réservée à la famille de
Guermantes quand quelqu’un de ses membres venait pour une cérémonie à

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