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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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de la haine et qui était de la vénération et de l’amour. Sa véritable
maîtresse, aux décisions impossibles à prévoir, aux ruses difficiles à
déjouer, au bon cœur facile à fléchir, sa souveraine, son mystérieux
et tout-puissant monarque n’était plus. A côté d’elle nous comptions
pour bien peu de chose. Il était loin le temps où quand nous avions
commencé à venir passer nos vacances à Combray, nous possédions autant
de prestige que ma tante aux yeux de Françoise. Cet automne-là tout
occupés des formalités à remplir, des entretiens avec les notaires et
avec les fermiers, mes parents n’ayant guère de loisir pour faire des
sorties que le temps d’ailleurs contrariait, prirent l’habitude de me
laisser aller me promener sans eux du côté de Méséglise, enveloppé
dans un grand plaid qui me protégeait contre la pluie et que je jetais
d’autant plus volontiers sur mes épaules que je sentais que ses
rayures écossaises scandalisaient Françoise, dans l’esprit de qui on
n’aurait pu faire entrer l’idée que la couleur des vêtements n’a rien
à faire avec le deuil et à qui d’ailleurs le chagrin que nous avions
de la mort de ma tante plaisait peu, parce que nous n’avions pas donné
de grand repas funèbre, que nous ne prenions pas un son de voix
spécial pour parler d’elle, que même parfois je chantonnais. Je suis
sûr que dans un livre—et en cela j’étais bien moi-même comme
Françoise—cette conception du deuil d’après la Chanson de Roland et le
portail de Saint-André-des-Champs m’eût été sympathique. Mais dès que
Françoise était auprès de moi, un démon me poussait à souhaiter
qu’elle fût en colère, je saisissais le moindre prétexte pour lui dire
que je regrettais ma tante parce que c’était une bonne femme, malgré
ses ridicules, mais nullement parce que c’était ma tante, qu’elle eût
pu être ma tante et me sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune
peine, propos qui m’eussent semblé ineptes dans un livre.

Si alors Françoise remplie comme un poète d’un flot de pensées
confuses sur le chagrin, sur les souvenirs de famille, s’excusait de
ne pas savoir répondre à mes théories et disait: «Je ne sais pas
m’esprimer», je triomphais de cet aveu avec un bon sens ironique et
brutal digne du docteur Percepied; et si elle ajoutait: «Elle était
tout de même de la parentèse, il reste toujours le respect qu’on doit
à la parentèse», je haussais les épaules et je me disais: «Je suis
bien bon de discuter avec une illettrée qui fait des cuirs pareils»,
adoptant ainsi pour juger Françoise le point de vue mesquin d’hommes
dont ceux qui les méprisent le plus dans l’impartialité de la
méditation, sont fort capables de tenir le rôle quand ils jouent une
des scènes vulgaires de la vie.

Mes promenades de cet automne-là furent d’autant plus agréables que je
les faisais après de longues heures passées sur un livre. Quand
j’étais fatigué d’avoir lu toute la matinée dans la salle, jetant mon
plaid sur mes épaules, je sortais: mon corps obligé depuis longtemps
de garder l’immobilité, mais qui s’était chargé sur place d’animation
et de vitesse accumulées, avait besoin ensuite, comme une toupie qu’on
lâche, de les dépenser dans toutes les directions. Les murs des
maisons, la haie de Tansonville, les arbres du bois de Roussainville,
les buissons auxquels s’adosse Montjouvain, recevaient des coups de
parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux, qui n’étaient, les
uns et les autres, que des idées confuses qui m’exaltaient et qui
n’ont pas atteint le repos dans la lumière, pour avoir préféré à un
lent et difficile éclaircissement, le plaisir d’une dérivation plus
aisée vers une issue immédiate. La plupart des prétendues traductions
de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous en débarrasser en
le faisant sortir de nous sous une forme indistincte qui ne nous
apprend pas à le connaître. Quand j’essaye de faire le compte de ce
que je dois au côté de Méséglise, des humbles découvertes dont il fût
le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur, je me rappelle que
c’est, cet automne-là, dans une de ces promenades, près du talus
broussailleux qui protège Montjouvain, que je fus frappé pour la
première fois de ce désaccord entre nos impressions et leur expression
habituelle. Après une heure de pluie et de vent contre lesquels
j’avais lutté avec allégresse, comme j’arrivais au bord de la mare de
Montjouvain devant une petite cahute recouverte en tuiles où le
jardinier de M. Vinteuil serrait ses instruments de jardinage, le
soleil venait de reparaître, et ses dorures lavées par l’averse
reluisaient à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la
cahute, sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se
promenait une poule. Le vent qui soufflait tirait horizontalement les
herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur, et les plumes
de duvet de la poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer
au gré de son souffle jusqu’à l’extrémité de leur longueur, avec
l’abandon de choses inertes et légères. Le toit de tuile faisait dans
la mare, que le soleil rendait de nouveau réfléchissante, une marbrure
rose, à laquelle je n’avais encore jamais fait attention. Et voyant
sur l’eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du
ciel, je m’écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie
refermé: «Zut, zut, zut, zut.» Mais en même temps je sentis que mon
devoir eût été de ne pas m’en tenir à ces mots opaques et de tâcher de
voir plus clair dans mon ravissement.

Et c’est à ce moment-là encore,—grâce à un paysan qui passait, l’air
déjà d’être d’assez mauvaise humeur, qui le fut davantage quand il
faillit recevoir mon parapluie dans la figure, et qui répondit sans
chaleur à mes «beau temps, n’est-ce pas, il fait bon marcher»,—que
j’appris que les mêmes émotions ne se produisent pas simultanément,
dans un ordre préétabli, chez tous les hommes. Plus tard chaque fois
qu’une lecture un peu longue m’avait mis en humeur de causer, le
camarade à qui je brûlais d’adresser la parole venait justement de se
livrer au plaisir de la conversation et désirait maintenant qu’on le
laissât lire tranquille. Si je venais de penser à mes parents avec
tendresse et de prendre les décisions les plus sages et les plus
propres à leur faire plaisir, ils avaient employé le même temps à
apprendre une peccadille que j’avais oubliée et qu’ils me reprochaient
sévèrement au moment où je m’élançais vers eux pour les embrasser.

Parfois à l’exaltation que me donnait la solitude, s’en ajoutait une
autre que je ne savais pas en départager nettement, causée par le
désir de voir surgir devant moi une paysanne, que je pourrais serrer
dans mes bras. Né brusquement, et sans que j’eusse eu le temps de le
rapporter exactement à sa cause, au milieu de pensées très
différentes, le plaisir dont il était accompagné ne me semblait qu’un
degré supérieur de celui qu’elles me donnaient. Je faisais un mérite
de plus à tout ce qui était à ce moment-là dans mon esprit, au reflet
rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village de Roussainville
où je désirais depuis longtemps aller, aux arbres de son bois, au
clocher de son église, de cet émoi nouveau qui me les faisait
seulement paraître plus désirables parce que je croyais que c’était
eux qui le provoquaient, et qui semblait ne vouloir que me porter vers
eux plus rapidement quand il enflait ma voile d’une brise puissante,
inconnue et propice. Mais si ce désir qu’une femme apparût ajoutait
pour moi aux charmes de la nature quelque chose de plus exaltant, les
charmes de la nature, en retour, élargissaient ce que celui de la
femme aurait eu de trop restreint. Il me semblait que la beauté des
arbres c’était encore la sienne et que l’âme de ces horizons, du
village de Roussainville, des livres que je lisais cette année-là, son
baiser me la livrerait; et mon imagination reprenant des forces au
contact de ma sensualité, ma sensualité se répandant dans tous les
domaines de mon imagination, mon désir n’avait plus de limites. C’est
qu’aussi,—comme il arrive dans ces moments de rêverie au milieu de la
nature où l’action de l’habitude étant suspendue, nos notions
abstraites des choses mises de côté, nous croyons d’une foi profonde,
à l’originalité, à la vie individuelle du lieu où nous nous
trouvons—la passante qu’appelait mon désir me semblait être non un
exemplaire quelconque de ce type général: la femme, mais un produit
nécessaire et naturel de ce sol. Car en ce temps-là tout ce qui
n’était pas moi, la terre et les êtres, me paraissait plus précieux,
plus important, doué d’une existence plus réelle que cela ne paraît
aux hommes faits. Et la terre et les êtres je ne les séparais pas.
J’avais le désir d’une paysanne de Méséglise ou de Roussainville,
d’une pêcheuse de Balbec, comme j’avais le désir de Méséglise et de
Balbec. Le plaisir qu’elles pouvaient me donner m’aurait paru moins
vrai, je n’aurais plus cru en lui, si j’en avais modifié à ma guise
les conditions. Connaître à Paris une pêcheuse de Balbec ou une
paysanne de Méséglise c’eût été recevoir des coquillages que je
n’aurais pas vus sur la plage, une fougère que je n’aurais pas trouvée
dans les bois, c’eût été retrancher au plaisir que la femme me
donnerait tous ceux au milieu desquels l’avait enveloppée mon
imagination. Mais errer ainsi dans les bois de Roussainville sans une
paysanne à embrasser, c’était ne pas connaître de ces bois le trésor
caché, la beauté profonde. Cette fille que je ne voyais que criblée de
feuillages, elle était elle-même pour moi comme une plante locale
d’une espèce plus élevée seulement que les autres et dont la structure
permet d’approcher de plus près qu’en elles, la saveur profonde du
pays. Je pouvais d’autant plus facilement le croire (et que les
caresses par lesquelles elle m’y ferait parvenir, seraient aussi d’une
sorte particulière et dont je n’aurais pas pu connaître le plaisir par
une autre qu’elle), que j’étais pour longtemps encore à l’âge où on ne
l’a pas encore abstrait ce plaisir de la possession des femmes
différentes avec lesquelles on l’a goûté, où on ne l’a pas réduit à
une notion générale qui les fait considérer dès lors comme les

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