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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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je m’arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision
ne s’adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des
perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier. Une
fillette d’un blond roux qui avait l’air de rentrer de promenade et
tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant son
visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et comme je ne
savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis, réduire en ses éléments
objectifs une impression forte, comme je n’avais pas, ainsi qu’on dit,
assez «d’esprit d’observation» pour dégager la notion de leur couleur,
pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de
leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur,
puisqu’elle était blonde: de sorte que, peut-être si elle n’avait pas
eu des yeux aussi noirs,—ce qui frappait tant la première fois qu’on
la voyait—je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement
amoureux, en elle, de ses yeux bleus.

Je la regardais, d’abord de ce regard qui n’est pas que le
porte-parole des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent tous les
sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer,
emmener le corps qu’il regarde et l’âme avec lui; puis, tant j’avais
peur que d’une seconde à l’autre mon grand-père et mon père,
apercevant cette jeune fille, me fissent éloigner en me disant de
courir un peu devant eux, d’un second regard, inconsciemment
supplicateur, qui tâchait de la forcer à faire attention à moi, à me
connaître! Elle jeta en avant et de côté ses pupilles pour prendre
connaissance de mon grand’père et de mon père, et sans doute l’idée
qu’elle en rapporta fut celle que nous étions ridicules, car elle se
détourna et d’un air indifférent et dédaigneux, se plaça de côté pour
épargner à son visage d’être dans leur champ visuel; et tandis que
continuant à marcher et ne l’ayant pas aperçue, ils m’avaient dépassé,
elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma
direction, sans expression particulière, sans avoir l’air de me voir,
mais avec une fixité et un sourire dissimulé, que je ne pouvais
interpréter d’après les notions que l’on m’avait données sur la bonne
éducation, que comme une preuve d’outrageant mépris; et sa main
esquissait en même temps un geste indécent, auquel quand il était
adressé en public à une personne qu’on ne connaissait pas, le petit
dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait qu’un seul
sens, celui d’une intention insolente.

—«Allons, Gilberte, viens; qu’est-ce que tu fais, cria d’une voix
perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas vue, et à
quelque distance de laquelle un Monsieur habillé de coutil et que je
ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la
tête; et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa bêche
et s’éloigna sans se retourner de mon côté, d’un air docile,
impénétrable et sournois.

Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, donné comme un talisman
qui me permettait peut-être de retrouver un jour celle dont il venait
de faire une personne et qui, l’instant d’avant, n’était qu’une image
incertaine. Ainsi passa-t-il, proféré au-dessus des jasmins et des
giroflées, aigre et frais comme les gouttes de l’arrosoir vert;
imprégnant, irisant la zone d’air pur qu’il avait traversée—et qu’il
isolait,—du mystère de la vie de celle qu’il désignait pour les êtres
heureux qui vivaient, qui voyageaient avec elle; déployant sous
l’épinier rose, à hauteur de mon épaule, la quintessence de leur
familiarité, pour moi si douloureuse, avec elle, avec l’inconnu de sa
vie où je n’entrerais pas.

Un instant (tandis que nous nous éloignions et que mon grand-père
murmurait: «Ce pauvre Swann, quel rôle ils lui font jouer: on le fait
partir pour qu’elle reste seule avec son Charlus, car c’est lui, je
l’ai reconnu! Et cette petite, mêlée à toute cette infamie!»)
l’impression laissée en moi par le ton despotique avec lequel la mère
de Gilberte lui avait parlé sans qu’elle répliquât, en me la montrant
comme forcée d’obéir à quelqu’un, comme n’étant pas supérieure à tout,
calma un peu ma souffrance, me rendit quelque espoir et diminua mon
amour. Mais bien vite cet amour s’éleva de nouveau en moi comme une
réaction par quoi mon cœur humilié voulait se mettre de niveau avec
Gilberte ou l’abaisser jusqu’à lui. Je l’aimais, je regrettais de ne
pas avoir eu le temps et l’inspiration de l’offenser, de lui faire
mal, et de la forcer à se souvenir de moi. Je la trouvais si belle que
j’aurais voulu pouvoir revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant
les épaules: «Comme je vous trouve laide, grotesque, comme vous me
répugnez!» Cependant je m’éloignais, emportant pour toujours, comme
premier type d’un bonheur inaccessible aux enfants de mon espèce de
par des lois naturelles impossibles à transgresser, l’image d’une
petite fille rousse, à la peau semée de taches roses, qui tenait une
bêche et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois
et inexpressifs. Et déjà le charme dont son nom avait encensé cette
place sous les épines roses où il avait été entendu ensemble par elle
et par moi, allait gagner, enduire, embaumer, tout ce qui
l’approchait, ses grands-parents que les miens avaient eu l’ineffable
bonheur de connaître, la sublime profession d’agent de change, le
douloureux quartier des Champs-Élysées qu’elle habitait à Paris.

«Léonie, dit mon grand-père en rentrant, j’aurais voulu t’avoir avec
nous tantôt. Tu ne reconnaîtrais pas Tansonville. Si j’avais osé, je
t’aurais coupé une branche de ces épines roses que tu aimais tant.»
Mon grand-père racontait ainsi notre promenade à ma tante Léonie, soit
pour la distraire, soit qu’on n’eût pas perdu tout espoir d’arriver à
la faire sortir. Or elle aimait beaucoup autrefois cette propriété, et
d’ailleurs les visites de Swann avaient été les dernières qu’elle
avait reçues, alors qu’elle fermait déjà sa porte à tout le monde. Et
de même que quand il venait maintenant prendre de ses nouvelles (elle
était la seule personne de chez nous qu’il demandât encore à voir),
elle lui faisait répondre qu’elle était fatiguée, mais qu’elle le
laisserait entrer la prochaine fois, de même elle dit ce soir-là:
«Oui, un jour qu’il fera beau, j’irai en voiture jusqu’à la porte du
parc.» C’est sincèrement qu’elle le disait. Elle eût aimé revoir Swann
et Tansonville; mais le désir qu’elle en avait suffisait à ce qui lui
restait de forces; sa réalisation les eût excédées. Quelquefois le
beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, s’habillait;
la fatigue commençait avant qu’elle fût passée dans l’autre chambre et
elle réclamait son lit. Ce qui avait commencé pour elle—plus tôt
seulement que cela n’arrive d’habitude,—c’est ce grand renoncement de
la vieillesse qui se prépare à la mort, s’enveloppe dans sa
chrysalide, et qu’on peut observer, à la fin des vies qui se
prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus
aimés, entre les amis unis par les liens les plus spirituels et qui à
partir d’une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie
nécessaire pour se voir, cessent de s’écrire et savent qu’ils ne
communiqueront plus en ce monde. Ma tante devait parfaitement savoir
qu’elle ne reverrait pas Swann, qu’elle ne quitterait plus jamais la
maison, mais cette réclusion définitive devait lui être rendue assez
aisée pour la raison même qui selon nous aurait dû la lui rendre plus
douloureuse: c’est que cette réclusion lui était imposée par la
diminution qu’elle pouvait constater chaque jour dans ses forces, et
qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une fatigue,
sinon une souffrance, donnait pour elle à l’inaction, à l’isolement,
au silence, la douceur réparatrice et bénie du repos.

Ma tante n’alla pas voir la haie d’épines roses, mais à tous moments
je demandais à mes parents si elle n’irait pas, si autrefois elle
allait souvent à Tansonville, tâchant de les faire parler des parents
et grands-parents de Mlle Swann qui me semblaient grands comme des
Dieux. Ce nom, devenu pour moi presque mythologique, de Swann, quand
je causais avec mes parents, je languissais du besoin de le leur
entendre dire, je n’osais pas le prononcer moi-même, mais je les
entraînais sur des sujets qui avoisinaient Gilberte et sa famille, qui
la concernaient, où je ne me sentais pas exilé trop loin d’elle; et je
contraignais tout d’un coup mon père, en feignant de croire par
exemple que la charge de mon grand-père avait été déjà avant lui dans
notre famille, ou que la haie d’épines roses que voulait voir ma tante
Léonie se trouvait en terrain communal, à rectifier mon assertion, à
me dire, comme malgré moi, comme de lui-même: «Mais non, cette
charge-là était au père de Swann, cette haie fait partie du parc de
Swann.» Alors j’étais obligé de reprendre ma respiration, tant, en se
posant sur la place où il était toujours écrit en moi, pesait à
m’étouffer ce nom qui, au moment où je l’entendais, me paraissait plus
plein que tout autre, parce qu’il était lourd de toutes les fois où,
d’avance, je l’avais mentalement proféré. Il me causait un plaisir que
j’étais confus d’avoir osé réclamer à mes parents, car ce plaisir
était si grand qu’il avait dû exiger d’eux pour qu’ils me le
procurassent beaucoup de peine, et sans compensation, puisqu’il
n’était pas un plaisir pour eux. Aussi je détournais la conversation
par discrétion. Par scrupule aussi. Toutes les séductions singulières
que je mettais dans ce nom de Swann, je les retrouvais en lui dès
qu’ils le prononçaient. Il me semblait alors tout d’un coup que mes
parents ne pouvaient pas ne pas les ressentir, qu’ils se trouvaient
placés à mon point de vue, qu’ils apercevaient à leur tour,
absolvaient, épousaient mes rêves, et j’étais malheureux comme si je
les avais vaincus et dépravés.

Cette année-là, quand, un peu plus tôt que d’habitude, mes parents
eurent fixé le jour de rentrer à Paris, le matin du départ, comme on
m’avait fait friser pour être photographié, coiffer avec précaution un
chapeau que je n’avais encore jamais mis et revêtir une douillette de

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