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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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chance qui amenait toujours ses visiteurs à la même heure:

—«Je sais que les choses se sont encore mal arrangées tantôt, Léonie,
lui dit-elle avec douceur, vous avez eu tout votre monde à la fois.»

Ce que ma grand’tante interrompit par: «Abondance de biens...» car
depuis que sa fille était malade elle croyait devoir la remonter en
lui présentant toujours tout par le bon côté. Mais mon père prenant la
parole:

—«Je veux profiter, dit-il, de ce que toute la famille est réunie pour
vous faire un récit sans avoir besoin de le recommencer à chacun. J’ai
peur que nous ne soyons fâchés avec Legrandin: il m’a à peine dit
bonjour ce matin.»

Je ne restai pas pour entendre le récit de mon père, car j’étais
justement avec lui après la messe quand nous avions rencontré M.
Legrandin, et je descendis à la cuisine demander le menu du dîner qui
tous les jours me distrayait comme les nouvelles qu’on lit dans un
journal et m’excitait à la façon d’un programme de fête. Comme M.
Legrandin avait passé près de nous en sortant de l’église, marchant à
côté d’une châtelaine du voisinage que nous ne connaissions que de
vue, mon père avait fait un salut à la fois amical et réservé, sans
que nous nous arrêtions; M. Legrandin avait à peine répondu, d’un air
étonné, comme s’il ne nous reconnaissait pas, et avec cette
perspective du regard particulière aux personnes qui ne veulent pas
être aimables et qui, du fond subitement prolongé de leurs yeux, ont
l’air de vous apercevoir comme au bout d’une route interminable et à
une si grande distance qu’elles se contentent de vous adresser un
signe de tête minuscule pour le proportionner à vos dimensions de
marionnette.

Or, la dame qu’accompagnait Legrandin était une personne vertueuse et
considérée; il ne pouvait être question qu’il fût en bonne fortune et
gêné d’être surpris, et mon père se demandait comment il avait pu
mécontenter Legrandin. «Je regretterais d’autant plus de le savoir
fâché, dit mon père, qu’au milieu de tous ces gens endimanchés il a,
avec son petit veston droit, sa cravate molle, quelque chose de si peu
apprêté, de si vraiment simple, et un air presque ingénu qui est tout
à fait sympathique.» Mais le conseil de famille fut unanimement d’avis
que mon père s’était fait une idée, ou que Legrandin, à ce moment-là,
était absorbé par quelque pensée. D’ailleurs la crainte de mon père
fut dissipée dès le lendemain soir. Comme nous revenions d’une grande
promenade, nous aperçûmes près du Pont-Vieux Legrandin, qui à cause
des fêtes, restait plusieurs jours à Combray. Il vint à nous la main
tendue: «Connaissez-vous, monsieur le liseur, me demanda-t-il, ce vers
de Paul Desjardins:


Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu.


N’est-ce pas la fine notation de cette heure-ci? Vous n’avez peut-être
jamais lu Paul Desjardins. Lisez-le, mon enfant; aujourd’hui il se
mue, me dit-on, en frère prêcheur, mais ce fut longtemps un
aquarelliste limpide...


Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu...


Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami; et même à
l’heure, qui vient pour moi maintenant, où les bois sont déjà noirs,
où la nuit tombe vite, vous vous consolerez comme je fais en regardant
du côté du ciel.» Il sortit de sa poche une cigarette, resta longtemps
les yeux à l’horizon, «Adieu, les camarades», nous dit-il tout à coup,
et il nous quitta.

A cette heure où je descendais apprendre le menu, le dîner était déjà
commencé, et Françoise, commandant aux forces de la nature devenues
ses aides, comme dans les féeries où les géants se font engager comme
cuisiniers, frappait la houille, donnait à la vapeur des pommes de
terre à étuver et faisait finir à point par le feu les chefs-d’œuvre
culinaires d’abord préparés dans des récipients de céramiste qui
allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonnières, aux
terrines pour le gibier, moules à pâtisserie, et petits pots de crème
en passant par une collection complète de casserole de toutes
dimensions. Je m’arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine
venait de les écosser, les petits pois alignés et nombrés comme des
billes vertes dans un jeu; mais mon ravissement était devant les
asperges, trempées d’outremer et de rose et dont l’épi, finement
pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au
pied,—encore souillé pourtant du sol de leur plant,—par des irisations
qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes
trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se
métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur
chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs
naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette
extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je
reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en
avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières
comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un
vase de parfum.

La pauvre Charité de Giotto, comme l’appelait Swann, chargée par
Françoise de les «plumer», les avait près d’elle dans une corbeille,
son air était douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs
de la terre; et les légères couronnes d’azur qui ceignaient les
asperges au-dessus de leurs tuniques de rose étaient finement
dessinées, étoile par étoile, comme le sont dans la fresque les fleurs
bandées autour du front ou piquées dans la corbeille de la Vertu de
Padoue. Et cependant, Françoise tournait à la broche un de ces
poulets, comme elle seule savait en rôtir, qui avaient porté loin dans
Combray l’odeur de ses mérites, et qui, pendant qu’elle nous les
servait à table, faisaient prédominer la douceur dans ma conception
spéciale de son caractère, l’arôme de cette chair qu’elle savait
rendre si onctueuse et si tendre n’étant pour moi que le propre parfum
d’une de ses vertus.

Mais le jour où, pendant que mon père consultait le conseil de famille
sur la rencontre de Legrandin, je descendis à la cuisine, était un de
ceux où la Charité de Giotto, très malade de son accouchement récent,
ne pouvait se lever; Françoise, n’étant plus aidée, était en retard.
Quand je fus en bas, elle était en train, dans l’arrière-cuisine qui
donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa résistance
désespérée et bien naturelle, mais accompagnée par Françoise hors
d’elle, tandis qu’elle cherchait à lui fendre le cou sous l’oreille,
des cris de «sale bête! sale bête!», mettait la sainte douceur et
l’onction de notre servante un peu moins en lumière qu’il n’eût fait,
au dîner du lendemain, par sa peau brodée d’or comme une chasuble et
son jus précieux égoutté d’un ciboire. Quand il fut mort, Françoise
recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un
sursaut de colère, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une
dernière fois: «Sale bête!» Je remontai tout tremblant; j’aurais voulu
qu’on mît Françoise tout de suite à la porte. Mais qui m’eût fait des
boules aussi chaudes, du café aussi parfumé, et même... ces
poulets?... Et en réalité, ce lâche calcul, tout le monde avait eu à
le faire comme moi. Car ma tante Léonie savait,—ce que j’ignorais
encore,—que Françoise qui, pour sa fille, pour ses neveux, aurait
donné sa vie sans une plainte, était pour d’autres êtres d’une dureté
singulière. Malgré cela ma tante l’avait gardée, car si elle
connaissait sa cruauté, elle appréciait son service. Je m’aperçus peu
à peu que la douceur, la componction, les vertus de Françoise
cachaient des tragédies d’arrière-cuisine, comme l’histoire découvre
que les règnes des Rois et des Reines, qui sont représentés les mains
jointes dans les vitraux des églises, furent marqués d’incidents
sanglants. Je me rendis compte que, en dehors de ceux de sa parenté,
les humains excitaient d’autant plus sa pitié par leurs malheurs,
qu’ils vivaient plus éloignés d’elle. Les torrents de larmes qu’elle
versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se
tarissaient vite si elle pouvait se représenter la personne qui en
était l’objet d’une façon un peu précise. Une de ces nuits qui
suivirent l’accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise
d’atroces coliques; maman l’entendit se plaindre, se leva et réveilla
Françoise qui, insensible, déclara que tous ces cris étaient une
comédie, qu’elle voulait «faire la maîtresse». Le médecin, qui
craignait ces crises, avait mis un signet, dans un livre de médecine
que nous avions, à la page où elles sont décrites et où il nous avait
dit de nous reporter pour trouver l’indication des premiers soins à
donner. Ma mère envoya Françoise chercher le livre en lui recommandant
de ne pas laisser tomber le signet. Au bout d’une heure, Françoise
n’était pas revenue; ma mère indignée crut qu’elle s’était recouchée
et me dit d’aller voir moi-même dans la bibliothèque. J’y trouvai
Françoise qui, ayant voulu regarder ce que le signet marquait, lisait
la description clinique de la crise et poussait des sanglots
maintenant qu’il s’agissait d’une malade-type qu’elle ne connaissait
pas. A chaque symptôme douloureux mentionné par l’auteur du traité,
elle s’écriait: «Hé là! Sainte Vierge, est-il possible que le bon Dieu
veuille faire souffrir ainsi une malheureuse créature humaine? Hé! la
pauvre!»

Mais dès que je l’eus appelée et qu’elle fut revenue près du lit de la
Charité de Giotto, ses larmes cessèrent aussitôt de couler; elle ne
put reconnaître ni cette agréable sensation de pitié et
d’attendrissement qu’elle connaissait bien et que la lecture des
journaux lui avait souvent donnée, ni aucun plaisir de même famille,
dans l’ennui et dans l’irritation de s’être levée au milieu de la nuit
pour la fille de cuisine; et à la vue des mêmes souffrances dont la
description l’avait fait pleurer, elle n’eut plus que des
ronchonnements de mauvaise humeur, même d’affreux sarcasmes, disant,
quand elle crut que nous étions partis et ne pouvions plus l’entendre:
«Elle n’avait qu’à ne pas faire ce qu’il faut pour ça! ça lui a fait
plaisir! qu’elle ne fasse pas de manières maintenant. Faut-il tout de

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