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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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—«Pauvres enfants, disait Françoise à peine arrivée à la grille et
déjà en larmes; pauvre jeunesse qui sera fauchée comme un pré; rien
que d’y penser j’en suis choquée», ajoutait-elle en mettant la main
sur son cœur, là où elle avait reçu ce choc.

—«C’est beau, n’est-ce pas, madame Françoise, de voir des jeunes gens
qui ne tiennent pas à la vie? disait le jardinier pour la faire
«monter».

Il n’avait pas parlé en vain:

—«De ne pas tenir à la vie? Mais à quoi donc qu’il faut tenir, si ce
n’est pas à la vie, le seul cadeau que le bon Dieu ne fasse jamais
deux fois. Hélas! mon Dieu! C’est pourtant vrai qu’ils n’y tiennent
pas! Je les ai vus en 70; ils n’ont plus peur de la mort, dans ces
misérables guerres; c’est ni plus ni moins des fous; et puis ils ne
valent plus la corde pour les pendre, ce n’est pas des hommes, c’est
des lions.» (Pour Françoise la comparaison d’un homme à un lion,
qu’elle prononçait li-on, n’avait rien de flatteur.)

La rue Sainte-Hildegarde tournait trop court pour qu’on pût voir venir
de loin, et c’était par cette fente entre les deux maisons de l’avenue
de la gare qu’on apercevait toujours de nouveaux casques courant et
brillant au soleil. Le jardinier aurait voulu savoir s’il y en avait
encore beaucoup à passer, et il avait soif, car le soleil tapait.
Alors tout d’un coup, sa fille s’élançant comme d’une place assiégée,
faisait une sortie, atteignait l’angle de la rue, et après avoir bravé
cent fois la mort, venait nous rapporter, avec une carafe de coco, la
nouvelle qu’ils étaient bien un mille qui venaient sans arrêter, du
côté de Thiberzy et de Méséglise. Françoise et le jardinier,
réconciliés, discutaient sur la conduite à tenir en cas de guerre:

—«Voyez-vous, Françoise, disait le jardinier, la révolution vaudrait
mieux, parce que quand on la déclare il n’y a que ceux qui veulent
partir qui y vont.»

—«Ah! oui, au moins je comprends cela, c’est plus franc.»

Le jardinier croyait qu’à la déclaration de guerre on arrêtait tous
les chemins de fer.

—«Pardi, pour pas qu’on se sauve», disait Françoise.

Et le jardinier: «Ah! ils sont malins», car il n’admettait pas que la
guerre ne fût pas une espèce de mauvais tour que l’État essayait de
jouer au peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, il n’est
pas une seule personne qui n’eût filé.

Mais Françoise se hâtait de rejoindre ma tante, je retournais à mon
livre, les domestiques se réinstallaient devant la porte à regarder
tomber la poussière et l’émotion qu’avaient soulevées les soldats.
Longtemps après que l’accalmie était venue, un flot inaccoutumé de
promeneurs noircissait encore les rues de Combray. Et devant chaque
maison, même celles où ce n’était pas l’habitude, les domestiques ou
même les maîtres, assis et regardant, festonnaient le seuil d’un
liséré capricieux et sombre comme celui des algues et des coquilles
dont une forte marée laisse le crêpe et la broderie au rivage, après
qu’elle s’est éloignée.

Sauf ces jours-là, je pouvais d’habitude, au contraire, lire
tranquille. Mais l’interruption et le commentaire qui furent apportés
une fois par une visite de Swann à la lecture que j’étais en train de
faire du livre d’un auteur tout nouveau pour moi, Bergotte, eut cette
conséquence que, pour longtemps, ce ne fut plus sur un mur décoré de
fleurs violettes en quenouille, mais sur un fond tout autre, devant le
portail d’une cathédrale gothique, que se détacha désormais l’image
d’une des femmes dont je rêvais.

J’avais entendu parler de Bergotte pour la première fois par un de mes
camarades plus âgé que moi et pour qui j’avais une grande admiration,
Bloch. En m’entendant lui avouer mon admiration pour la Nuit
d’Octobre, il avait fait éclater un rire bruyant comme une trompette
et m’avait dit: «Défie-toi de ta dilection assez basse pour le sieur
de Musset. C’est un coco des plus malfaisants et une assez sinistre
brute. Je dois confesser, d’ailleurs, que lui et même le nommé Racine,
ont fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythmé, et qui a pour
lui, ce qui est selon moi le mérite suprême, de ne signifier
absolument rien. C’est: «La blanche Oloossone et la blanche Camire» et
«La fille de Minos et de Pasiphaë». Ils m’ont été signalés à la
décharge de ces deux malandrins par un article de mon très cher
maître, le père Leconte, agréable aux Dieux Immortels. A propos voici
un livre que je n’ai pas le temps de lire en ce moment qui est
recommandé, paraît-il, par cet immense bonhomme. Il tient, m’a-t-on
dit, l’auteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils; et
bien qu’il fasse preuve, des fois, de mansuétudes assez mal
explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces
proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a
écrit Bhagavat et le Levrier de Magnus a dit vrai, par Apollôn, tu
goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l’Olympos.» C’est sur
un ton sarcastique qu’il m’avait demandé de l’appeler «cher maître» et
qu’il m’appelait lui-même ainsi. Mais en réalité nous prenions un
certain plaisir à ce jeu, étant encore rapprochés de l’âge où on croit
qu’on crée ce qu’on nomme.

Malheureusement, je ne pus pas apaiser en causant avec Bloch et en lui
demandant des explications, le trouble où il m’avait jeté quand il
m’avait dit que les beaux vers (à moi qui n’attendais d’eux rien moins
que la révélation de la vérité) étaient d’autant plus beaux qu’ils ne
signifiaient rien du tout. Bloch en effet ne fut pas réinvité à la
maison. Il y avait d’abord été bien accueilli. Mon grand-père, il est
vrai, prétendait que chaque fois que je me liais avec un de mes
camarades plus qu’avec les autres et que je l’amenais chez nous,
c’était toujours un juif, ce qui ne lui eût pas déplu en principe—même
son ami Swann était d’origine juive—s’il n’avait trouvé que ce n’était
pas d’habitude parmi les meilleurs que je le choisissais. Aussi quand
j’amenais un nouvel ami il était bien rare qu’il ne fredonnât pas: «O
Dieu de nos Pères» de la Juive ou bien «Israël romps ta chaîne», ne
chantant que l’air naturellement (Ti la lam ta lam, talim), mais
j’avais peur que mon camarade ne le connût et ne rétablît les paroles.

Avant de les avoir vus, rien qu’en entendant leur nom qui, bien
souvent, n’avait rien de particulièrement israélite, il devinait non
seulement l’origine juive de ceux de mes amis qui l’étaient en effet,
mais même ce qu’il y avait quelquefois de fâcheux dans leur famille.

—«Et comment s’appelle-t-il ton ami qui vient ce soir?» 

—«Dumont, grand-père.»

—«Dumont! Oh! je me méfie.»

Et il chantait:

«Archers, faites bonne garde!

Veillez sans trêve et sans bruit»;
 

Et après nous avoir posé adroitement quelques questions plus précises,
il s’écriait: «A la garde! A la garde!» ou, si c’était le patient
lui-même déjà arrivé qu’il avait forcé à son insu, par un
interrogatoire dissimulé, à confesser ses origines, alors pour nous
montrer qu’il n’avait plus aucun doute, il se contentait de nous
regarder en fredonnant imperceptiblement:

«De ce timide Israëlite

Quoi! vous guidez ici les pas!»
 

ou:

«Champs paternels, Hébron, douce vallée.»

ou encore:

«Oui, je suis de la race élue.»

Ces petites manies de mon grand-père n’impliquaient aucun sentiment
malveillant à l’endroit de mes camarades. Mais Bloch avait déplu à mes
parents pour d’autres raisons. Il avait commencé par agacer mon père
qui, le voyant mouillé, lui avait dit avec intérêt:

—«Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il donc, est-ce qu’il a plu?
Je n’y comprends rien, le baromètre était excellent.»

Il n’en avait tiré que cette réponse:

—«Monsieur, je ne puis absolument vous dire s’il a plu. Je vis si
résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne
prennent pas la peine de me les notifier.»

—«Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, m’avait dit mon père
quand Bloch fut parti. Comment! il ne peut même pas me dire le temps
qu’il fait! Mais il n’y a rien de plus intéressant! C’est un imbécile.

Puis Bloch avait déplu à ma grand’mère parce que, après le déjeuner
comme elle disait qu’elle était un peu souffrante, il avait étouffé un
sanglot et essuyé des larmes.

—«Comment veux-tu que ça soit sincère, me dit-elle, puisqu’il ne me
connaît pas; ou bien alors il est fou.»

Et enfin il avait mécontenté tout le monde parce que, étant venu
déjeuner une heure et demie en retard et couvert de boue, au lieu de
s’excuser, il avait dit:

—«Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de
l’atmosphère ni par les divisions conventionnelles du temps. Je
réhabiliterais volontiers l’usage de la pipe d’opium et du kriss
malais, mais j’ignore celui de ces instruments infiniment plus
pernicieux et d’ailleurs platement bourgeois, la montre et le
parapluie.»

Il serait malgré tout revenu à Combray. Il n’était pas pourtant l’ami
que mes parents eussent souhaité pour moi; ils avaient fini par penser
que les larmes que lui avait fait verser l’indisposition de ma
grand’mère n’étaient pas feintes; mais ils savaient d’instinct ou par
expérience que les élans de notre sensibilité ont peu d’empire sur la
suite de nos actes et la conduite de notre vie, et que le respect des
obligations morales, la fidélité aux amis, l’exécution d’une œuvre,
l’observance d’un régime, ont un fondement plus sûr dans des habitudes
aveugles que dans ces transports momentanés, ardents et stériles. Ils
auraient préféré pour moi à Bloch des compagnons qui ne me donneraient
pas plus qu’il n’est convenu d’accorder à ses amis, selon les règles
de la morale bourgeoise; qui ne m’enverraient pas inopinément une
corbeille de fruits parce qu’ils auraient ce jour-là pensé à moi avec
tendresse, mais qui, n’étant pas capables de faire pencher en ma
faveur la juste balance des devoirs et des exigences de l’amitié sur
un simple mouvement de leur imagination et de leur sensibilité, ne la
fausseraient pas davantage à mon préjudice. Nos torts même font
difficilement départir de ce qu’elles nous doivent ces natures dont ma
grand’tante était le modèle, elle qui brouillée depuis des années avec
une nièce à qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le

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