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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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l’apercevant devant l’épicerie Borange, trop distante de la maison
pour que Françoise pût s’y fournir comme chez Camus, mais mieux
achalandée comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans
la mosaïque des brochures et des livraisons qui revêtaient les deux
vantaux de sa porte plus mystérieuse, plus semée de pensées qu’une
porte de cathédrale, c’est que je l’avais reconnu pour m’avoir été
cité comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui
me paraissait à cette époque détenir le secret de la vérité et de la
beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles, dont la
connaissance était le but vague mais permanent de ma pensée.

Après cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, exécutait
d’incessants mouvements du dedans au dehors, vers la découverte de la
vérité, venaient les émotions que me donnait l’action à laquelle je
prenais part, car ces après-midi-là étaient plus remplis d’événements
dramatiques que ne l’est souvent toute une vie. C’était les événements
qui survenaient dans le livre que je lisais; il est vrai que les
personnages qu’ils affectaient n’étaient pas «Réels», comme disait
Françoise. Mais tous les sentiments que nous font éprouver la joie ou
l’infortune d’un personnage réel ne se produisent en nous que par
l’intermédiaire d’une image de cette joie ou de cette infortune;
l’ingéniosité du premier romancier consista à comprendre que dans
l’appareil de nos émotions, l’image étant le seul élément essentiel,
la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement
les personnages réels serait un perfectionnement décisif. Un être
réel, si profondément que nous sympathisions avec lui, pour une grande
part est perçu par nos sens, c’est-à-dire nous reste opaque, offre un
poids mort que notre sensibilité ne peut soulever. Qu’un malheur le
frappe, ce n’est qu’en une petite partie de la notion totale que nous
avons de lui, que nous pourrons en être émus; bien plus, ce n’est
qu’en une partie de la notion totale qu’il a de soi qu’il pourra
l’être lui-même. La trouvaille du romancier a été d’avoir l’idée de
remplacer ces parties impénétrables à l’âme par une quantité égale de
parties immatérielles, c’est-à-dire que notre âme peut s’assimiler.
Qu’importe dès lors que les actions, les émotions de ces êtres d’un
nouveau genre nous apparaissent comme vraies, puisque nous les avons
faites nôtres, puisque c’est en nous qu’elles se produisent, qu’elles
tiennent sous leur dépendance, tandis que nous tournons fiévreusement
les pages du livre, la rapidité de notre respiration et l’intensité de
notre regard. Et une fois que le romancier nous a mis dans cet état,
où comme dans tous les états purement intérieurs, toute émotion est
décuplée, où son livre va nous troubler à la façon d’un rêve mais d’un
rêve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir
durera davantage, alors, voici qu’il déchaîne en nous pendant une
heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous
mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns, et dont les
plus intenses ne nous seraient jamais révélés parce que la lenteur
avec laquelle ils se produisent nous en ôte la perception; (ainsi
notre cœur change, dans la vie, et c’est la pire douleur; mais nous ne
la connaissons que dans la lecture, en imagination: dans la réalité il
change, comme certains phénomènes de la nature se produisent, assez
lentement pour que, si nous pouvons constater successivement chacun de
ses états différents, en revanche la sensation même du changement nous
soit épargnée).

Déjà moins intérieur à mon corps que cette vie des personnages, venait
ensuite, à demi projeté devant moi, le paysage où se déroulait
l’action et qui exerçait sur ma pensée une bien plus grande influence
que l’autre, que celui que j’avais sous les yeux quand je les levais
du livre. C’est ainsi que pendant deux étés, dans la chaleur du jardin
de Combray, j’ai eu, à cause du livre que je lisais alors, la
nostalgie d’un pays montueux et fluviatile, où je verrais beaucoup de
scieries et où, au fond de l’eau claire, des morceaux de bois
pourrissaient sous des touffes de cresson: non loin montaient le long
de murs bas, des grappes de fleurs violettes et rougeâtres. Et comme
le rêve d’une femme qui m’aurait aimé était toujours présent à ma
pensée, ces étés-là ce rêve fut imprégné de la fraîcheur des eaux
courantes; et quelle que fût la femme que j’évoquais, des grappes de
fleurs violettes et rougeâtres s’élevaient aussitôt de chaque côté
d’elle comme des couleurs complémentaires.

Ce n’était pas seulement parce qu’une image dont nous rêvons reste
toujours marquée, s’embellit et bénéficie du reflet des couleurs
étrangères qui par hasard l’entourent dans notre rêverie; car ces
paysages des livres que je lisais n’étaient pas pour moi que des
paysages plus vivement représentés à mon imagination que ceux que
Combray mettait sous mes yeux, mais qui eussent été analogues. Par le
choix qu’en avait fait l’auteur, par la foi avec laquelle ma pensée
allait au-devant de sa parole comme d’une révélation, ils me
semblaient être—impression que ne me donnait guère le pays où je me
trouvais, et surtout notre jardin, produit sans prestige de la
correcte fantaisie du jardinier que méprisait ma grand’mère—une part
véritable de la Nature elle-même, digne d’être étudiée et approfondie.

Si mes parents m’avaient permis, quand je lisais un livre, d’aller
visiter la région qu’il décrivait, j’aurais cru faire un pas
inestimable dans la conquête de la vérité. Car si on a la sensation
d’être toujours entouré de son âme, ce n’est pas comme d’une prison
immobile: plutôt on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan
pour la dépasser, pour atteindre à l’extérieur, avec une sorte de
découragement, entendant toujours autour de soi cette sonorité
identique qui n’est pas écho du dehors mais retentissement d’une
vibration interne. On cherche à retrouver dans les choses, devenues
par là précieuses, le reflet que notre âme a projeté sur elles; on est
déçu en constatant qu’elles semblent dépourvues dans la nature, du
charme qu’elles devaient, dans notre pensée, au voisinage de certaines
idées; parfois on convertit toutes les forces de cette âme en
habileté, en splendeur pour agir sur des êtres dont nous sentons bien
qu’ils sont situés en dehors de nous et que nous ne les atteindrons
jamais. Aussi, si j’imaginais toujours autour de la femme que
j’aimais, les lieux que je désirais le plus alors, si j’eusse voulu
que ce fût elle qui me les fît visiter, qui m’ouvrît l’accès d’un
monde inconnu, ce n’était pas par le hasard d’une simple association
de pensée; non, c’est que mes rêves de voyage et d’amour n’étaient que
des moments—que je sépare artificiellement aujourd’hui comme si je
pratiquais des sections à des hauteurs différentes d’un jet d’eau
irisé et en apparence immobile—dans un même et infléchissable
jaillissement de toutes les forces de ma vie.

Enfin, en continuant à suivre du dedans au dehors les états
simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d’arriver
jusqu’à l’horizon réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs
d’un autre genre, celui d’être bien assis, de sentir la bonne odeur de
l’air, de ne pas être dérangé par une visite; et, quand une heure
sonnait au clocher de Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par
morceau ce qui de l’après-midi était déjà consommé, jusqu’à ce que
j’entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et
après lequel, le long silence qui le suivait, semblait faire
commencer, dans le ciel bleu, toute la partie qui m’était encore
concédée pour lire jusqu’au bon dîner qu’apprêtait Françoise et qui me
réconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, à la
suite de son héros. Et à chaque heure il me semblait que c’était
quelques instants seulement auparavant que la précédente avait sonné;
la plus récente venait s’inscrire tout près de l’autre dans le ciel et
je ne pouvais croire que soixante minutes eussent tenu dans ce petit
arc bleu qui était compris entre leurs deux marques d’or. Quelquefois
même cette heure prématurée sonnait deux coups de plus que la
dernière; il y en avait donc une que je n’avais pas entendue, quelque
chose qui avait eu lieu n’avait pas eu lieu pour moi; l’intérêt de la
lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à mes
oreilles hallucinées et effacé la cloche d’or sur la surface azurée du
silence. Beaux après-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de
Combray, soigneusement vidés par moi des incidents médiocres de mon
existence personnelle que j’y avais remplacés par une vie d’aventures
et d’aspirations étranges au sein d’un pays arrosé d’eaux vives, vous
m’évoquez encore cette vie quand je pense à vous et vous la contenez
en effet pour l’avoir peu à peu contournée et enclose—tandis que je
progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour—dans le
cristal successif, lentement changeant et traversé de feuillages, de
vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides.

Quelquefois j’étais tiré de ma lecture, dès le milieu de l’après-midi
par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur
son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent et
criant: «Les voilà, les voilà!» pour que Françoise et moi nous
accourions et ne manquions rien du spectacle. C’était les jours où,
pour des manœuvres de garnison, la troupe traversait Combray, prenant
généralement la rue Sainte-Hildegarde. Tandis que nos domestiques,
assis en rang sur des chaises en dehors de la grille, regardaient les
promeneurs dominicaux de Combray et se faisaient voir d’eux, la fille
du jardinier par la fente que laissaient entre elles deux maisons
lointaines de l’avenue de la Gare, avait aperçu l’éclat des casques.
Les domestiques avaient rentré précipitamment leurs chaises, car quand
les cuirassiers défilaient rue Sainte-Hildegarde, ils en remplissaient
toute la largeur, et le galop des chevaux rasait les maisons couvrant
les trottoirs submergés comme des berges qui offrent un lit trop
étroit à un torrent déchaîné.

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