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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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voyant parut embarrassé, me dit que mon oncle était très occupé, ne
pourrait sans doute pas me recevoir et tandis qu’il allait pourtant le
prévenir la même voix que j’avais entendue disait: «Oh, si! laisse-le
entrer; rien qu’une minute, cela m’amuserait tant. Sur la photographie
qui est sur ton bureau, il ressemble tant à sa maman, ta nièce, dont
la photographie est à côté de la sienne, n’est-ce pas? Je voudrais le
voir rien qu’un instant, ce gosse.»

J’entendis mon oncle grommeler, se fâcher; finalement le valet de
chambre me fit entrer.

Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que
d’habitude; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face
de lui, en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou,
était assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine.
L’incertitude où j’étais s’il fallait dire madame ou mademoiselle me
fit rougir et n’osant pas trop tourner les yeux de son côté de peur
d’avoir à lui parler, j’allai embrasser mon oncle. Elle me regardait
en souriant, mon oncle lui dit: «Mon neveu», sans lui dire mon nom, ni
me dire le sien, sans doute parce que, depuis les difficultés qu’il
avait eues avec mon grand-père, il tâchait autant que possible
d’éviter tout trait d’union entre sa famille et ce genre de relations.

—«Comme il ressemble à sa mère,» dit-elle.

—«Mais vous n’avez jamais vu ma nièce qu’en photographie, dit vivement
mon oncle d’un ton bourru.» 

—«Je vous demande pardon, mon cher ami, je l’ai croisée dans
l’escalier l’année dernière quand vous avez été si malade. Il est vrai
que je ne l’ai vue que le temps d’un éclair et que votre escalier est
bien noir, mais cela m’a suffi pour l’admirer. Ce petit jeune homme a
ses beaux yeux et aussi ça, dit-elle, en traçant avec son doigt une
ligne sur le bas de son front. Est-ce que madame votre nièce porte le
même nom que vous, ami? demanda-t-elle à mon oncle.»

—«Il ressemble surtout à son père, grogna mon oncle qui ne se souciait
pas plus de faire des présentations à distance en disant le nom de
maman que d’en faire de près. C’est tout à fait son père et aussi ma
pauvre mère.»

—«Je ne connais pas son père, dit la dame en rose avec une légère
inclinaison de la tête, et je n’ai jamais connu votre pauvre mère, mon
ami. Vous vous souvenez, c’est peu après votre grand chagrin que nous
nous sommes connus.»

J’éprouvais une petite déception, car cette jeune dame ne différait
pas des autres jolies femmes que j’avais vues quelquefois dans ma
famille notamment de la fille d’un de nos cousins chez lequel j’allais
tous les ans le premier janvier. Mieux habillée seulement, l’amie de
mon oncle avait le même regard vif et bon, elle avait l’air aussi
franc et aimant. Je ne lui trouvais rien de l’aspect théâtral que
j’admirais dans les photographies d’actrices, ni de l’expression
diabolique qui eût été en rapport avec la vie qu’elle devait mener.
J’avais peine à croire que ce fût une cocotte et surtout je n’aurais
pas cru que ce fût une cocotte chic si je n’avais pas vu la voiture à
deux chevaux, la robe rose, le collier de perles, si je n’avais pas su
que mon oncle n’en connaissait que de la plus haute volée. Mais je me
demandais comment le millionnaire qui lui donnait sa voiture et son
hôtel et ses bijoux pouvait avoir du plaisir à manger sa fortune pour
une personne qui avait l’air si simple et comme il faut. Et pourtant
en pensant à ce que devait être sa vie, l’immoralité m’en troublait
peut-être plus que si elle avait été concrétisée devant moi en une
apparence spéciale,—d’être ainsi invisible comme le secret de quelque
roman, de quelque scandale qui avait fait sortir de chez ses parents
bourgeois et voué à tout le monde, qui avait fait épanouir en beauté
et haussé jusqu’au demi-monde et à la notoriété celle que ses jeux de
physionomie, ses intonations de voix, pareils à tant d’autres que je
connaissais déjà, me faisaient malgré moi considérer comme une jeune
fille de bonne famille, qui n’était plus d’aucune famille.

On était passé dans le «cabinet de travail», et mon oncle, d’un air un
peu gêné par ma présence, lui offrit des cigarettes.

—«Non, dit-elle, cher, vous savez que je suis habituée à celles que le
grand-duc m’envoie. Je lui ai dit que vous en étiez jaloux.» Et elle
tira d’un étui des cigarettes couvertes d’inscriptions étrangères et
dorées. «Mais si, reprit-elle tout d’un coup, je dois avoir rencontré
chez vous le père de ce jeune homme. N’est-ce pas votre neveu? Comment
ai-je pu l’oublier? Il a été tellement bon, tellement exquis pour moi,
dit-elle d’un air modeste et sensible.» Mais en pensant à ce qu’avait
pu être l’accueil rude qu’elle disait avoir trouvé exquis, de mon
père, moi qui connaissais sa réserve et sa froideur, j’étais gêné,
comme par une indélicatesse qu’il aurait commise, de cette inégalité
entre la reconnaissance excessive qui lui était accordée et son
amabilité insuffisante. Il m’a semblé plus tard que c’était un des
côtés touchants du rôle de ces femmes oisives et studieuses qu’elles
consacrent leur générosité, leur talent, un rêve disponible de beauté
sentimentale—car, comme les artistes, elles ne le réalisent pas, ne le
font pas entrer dans les cadres de l’existence commune,—et un or qui
leur coûte peu, à enrichir d’un sertissage précieux et fin la vie
fruste et mal dégrossie des hommes. Comme celle-ci, dans le fumoir où
mon oncle était en vareuse pour la recevoir, répandait son corps si
doux, sa robe de soie rose, ses perles, l’élégance qui émane de
l’amitié d’un grand-duc, de même elle avait pris quelque propos
insignifiant de mon père, elle l’avait travaillé avec délicatesse, lui
avait donné un tour, une appellation précieuse et y enchâssant un de
ses regards d’une si belle eau, nuancé d’humilité et de gratitude,
elle le rendait changé en un bijou artiste, en quelque chose de «tout
à fait exquis».

—«Allons, voyons, il est l’heure que tu t’en ailles», me dit mon
oncle.

Je me levai, j’avais une envie irrésistible de baiser la main de la
dame en rose, mais il me semblait que c’eût été quelque chose
d’audacieux comme un enlèvement. Mon cœur battait tandis que je me
disais: «Faut-il le faire, faut-il ne pas le faire», puis je cessai de
me demander ce qu’il fallait faire pour pouvoir faire quelque chose.
Et d’un geste aveugle et insensé, dépouillé de toutes les raisons que
je trouvais il y avait un moment en sa faveur, je portai à mes lèvres
la main qu’elle me tendait.

—«Comme il est gentil! il est déja galant, il a un petit œil pour les
femmes: il tient de son oncle. Ce sera un parfait gentleman»,
ajouta-t-elle en serrant les dents pour donner à la phrase un accent
légèrement britannique. «Est-ce qu’il ne pourrait pas venir une fois
prendre a cup of tea, comme disent nos voisins les Anglais; il
n’aurait qu’à m’envoyer un «bleu» le matin.

Je ne savais pas ce que c’était qu’un «bleu». Je ne comprenais pas la
moitié des mots que disait la dame, mais la crainte que n’y fut cachée
quelque question à laquelle il eût été impoli de ne pas répondre,
m’empêchait de cesser de les écouter avec attention, et j’en éprouvais
une grande fatigue.

—«Mais non, c’est impossible, dit mon oncle, en haussant les épaules,
il est très tenu, il travaille beaucoup. Il a tous les prix à son
cours, ajouta-t-il, à voix basse pour que je n’entende pas ce mensonge
et que je n’y contredise pas. Qui sait, ce sera peut-être un petit
Victor Hugo, une espèce de Vaulabelle, vous savez.»

—«J’adore les artistes, répondit la dame en rose, il n’y a qu’eux qui
comprennent les femmes... Qu’eux et les êtres d’élite comme vous.
Excusez mon ignorance, ami. Qui est Vaulabelle? Est-ce les volumes
dorés qu’il y a dans la petite bibliothèque vitrée de votre boudoir?
Vous savez que vous m’avez promis de me les prêter, j’en aurai grand
soin.»

Mon oncle qui détestait prêter ses livres ne répondit rien et me
conduisit jusqu’à l’antichambre. Éperdu d’amour pour la dame en rose,
je couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil
oncle, et tandis qu’avec assez d’embarras il me laissait entendre sans
oser me le dire ouvertement qu’il aimerait autant que je ne parlasse
pas de cette visite à mes parents, je lui disais, les larmes aux yeux,
que le souvenir de sa bonté était en moi si fort que je trouverais
bien un jour le moyen de lui témoigner ma reconnaissance. Il était si
fort en effet que deux heures plus tard, après quelques phrases
mystérieuses et qui ne me parurent pas donner à mes parents une idée
assez nette de la nouvelle importance dont j’étais doué, je trouvai
plus explicite de leur raconter dans les moindres détails la visite
que je venais de faire. Je ne croyais pas ainsi causer d’ennuis à mon
oncle. Comment l’aurais-je cru, puisque je ne le désirais pas. Et je
ne pouvais supposer que mes parents trouveraient du mal dans une
visite où je n’en trouvais pas. N’arrive-t-il pas tous les jours qu’un
ami nous demande de ne pas manquer de l’excuser auprès d’une femme à
qui il a été empêché d’écrire, et que nous négligions de le faire
jugeant que cette personne ne peut pas attacher d’importance à un
silence qui n’en a pas pour nous? Je m’imaginais, comme tout le monde,
que le cerveau des autres était un réceptacle inerte et docile, sans
pouvoir de réaction spécifique sur ce qu’on y introduisait; et je ne
doutais pas qu’en déposant dans celui de mes parents la nouvelle de la
connaissance que mon oncle m’avait fait faire, je ne leur transmisse
en même temps comme je le souhaitais, le jugement bienveillant que je
portais sur cette présentation. Mes parents malheureusement s’en
remirent à des principes entièrement différents de ceux que je leur
suggérais d’adopter, quand ils voulurent apprécier l’action de mon
oncle. Mon père et mon grand-père eurent avec lui des explications
violentes; j’en fus indirectement informé. Quelques jours après,
croisant dehors mon oncle qui passait en voiture découverte, je
ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords que j’aurais voulu
lui exprimer. A côté de leur immensité, je trouvai qu’un coup de
chapeau serait mesquin et pourrait faire supposer à mon oncle que je

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