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List Of Contents | Contents of Du côté de chez Swann (A la recherche du temps
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expressément pour nous, mais dédiée plus spécialement à mon père qui
était amateur, une crème au chocolat, inspiration, attention
personnelle de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère comme
une œuvre de circonstance où elle avait mis tout son talent. Celui qui
eût refusé d’en goûter en disant: «J’ai fini, je n’ai plus faim», se
serait immédiatement ravalé au rang de ces goujats qui, même dans le
présent qu’un artiste leur fait d’une de ses œuvres, regardent au
poids et à la matière alors que n’y valent que l’intention et la
signature. Même en laisser une seule goutte dans le plat eût témoigné
de la même impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez du
compositeur.

Enfin ma mère me disait: «Voyons, ne reste pas ici indéfiniment, monte
dans ta chambre si tu as trop chaud dehors, mais va d’abord prendre
l’air un instant pour ne pas lier en sortant de table.» J’allais
m’asseoir près de la pompe et de son auge, souvent ornée, comme un
fond gothique, d’une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le
relief mobile de son corps allégorique et fuselé, sur le banc sans
dossier ombragé d’un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s’ouvrait
par une porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu
soignée duquel s’élevait par deux degrés, en saillie de la maison, et
comme une construction indépendante, l’arrière-cuisine. On apercevait
son dallage rouge et luisant comme du porphyre. Elle avait moins l’air
de l’antre de Françoise que d’un petit temple à Vénus. Elle regorgeait
des offrandes du crémier, du fruitier, de la marchande de légumes,
venus parfois de hameaux assez lointains pour lui dédier les prémices
de leurs champs. Et son faîte était toujours couronné du rcououlement
d’une colombe.

Autrefois, je ne m’attardais pas dans le bois consacré qui
l’entourait, car, avant de monter lire, j’entrais dans le petit
cabinet de repos que mon oncle Adolphe, un frère de mon grand-père,
ancien militaire qui avait pris sa retraite comme commandant, occupait
au rez-de-chaussée, et qui, même quand les fenêtres ouvertes
laissaient entrer la chaleur, sinon les rayons du soleil qui
atteignaient rarement jusque-là, dégageait inépuisablement cette odeur
obscure et fraîche, à la fois forestière et ancien régime, qui fait
rêver longuement les narines, quand on pénètre dans certains pavillons
de chasse abandonnés. Mais depuis nombre d’années je n’entrais plus
dans le cabinet de mon oncle Adolphe, ce dernier ne venant plus à
Combray à cause d’une brouille qui était survenue entre lui et ma
famille, par ma faute, dans les circonstances suivantes:

Une ou deux fois par mois, à Paris, on m’envoyait lui faire une
visite, comme il finissait de déjeuner, en simple vareuse, servi par
son domestique en veste de travail de coutil rayé violet et blanc. Il
se plaignait en ronchonnant que je n’étais pas venu depuis longtemps,
qu’on l’abandonnait; il m’offrait un massepain ou une mandarine, nous
traversions un salon dans lequel on ne s’arrêtait jamais, où on ne
faisait jamais de feu, dont les murs étaient ornés de moulures doreés,
les plafonds peints d’un bleu qui prétendait imiter le ciel et les
meubles capitonnés en satin comme chez mes grands-parents, mais jaune;
puis nous passions dans ce qu’il appelait son cabinet de «travail» aux
murs duquel étaient accrochées de ces gravures représentant sur fond
noir une déesse charnue et rose conduisant un char, montée sur un
globe, ou une étoile au front, qu’on aimait sous le second Empire
parce qu’on leur trouvait un air pompéien, puis qu’on détesta, et
qu’on recommence à aimer pour une seul et même raison, malgré les
autres qu’on donne et qui est qu’elles ont l’air second Empire. Et je
restais avec mon oncle jusqu’à ce que son valet de chambre vînt lui
demander, de la part du cocher, pour quelle heure celui-ci devait
atteler. Mon oncle se plongeait alors dans une méditation qu’aurait
craint de troubler d’un seul mouvement son valet de chambre
émerveillé, et dont il attendait avec curiosité le résultat, toujours
identique. Enfin, après une hésitation suprême, mon oncle prononçait
infailliblement ces mots: «Deux heures et quart», que le valet de
chambre répétait avec étonnement, mais sans discuter: «Deux heures et
quart? bien...je vais le dire...»

A cette époque j’avais l’amour du théâtre, amour platonique, car mes
parents ne m’avaient encore jamais permis d’y aller, et je me
représentais d’une façon si peu exacte les plaisirs qu’on y goûtait
que je n’étais pas éloigné de croire que chaque spectateur regardait
comme dans un stéréoscope un décor qui n’était que pour lui, quoique
semblable au millier d’autres que regardait, chacun pour soi, le reste
des spectateurs.

Tous les matins je courais jusqu’à la colonne Moriss pour voir les
spectacles qu’elle annonçait. Rien n’était plus désintéressé et plus
heureux que les rêves offerts à mon imagination par chaque pièce
annoncée et qui étaient conditionnés à la fois par les images
inséparables des mots qui en composaient le titre et aussi de la
couleur des affiches encore humides et boursouflées de colle sur
lesquelles il se détachait. Si ce n’est une de ces œuvres étranges
comme le Testament de César Girodot et Œdipe-Roi lesquelles
s’inscrivaient, non sur l’affiche verte de l’Opéra-Comique, mais sur
l’affiche lie de vin de la Comédie-Française, rien ne me paraissait
plus différent de l’aigrette étincelante et blanche des Diamants de la
Couronne que le satin lisse et mystérieux du Domino Noir, et, mes
parents m’ayant dit que quand j’irais pour la première fois au théâtre
j’aurais à choisir entre ces deux pièces, cherchant à approfondir
successivement le titre de l’une et le titre de l’autre, puisque
c’était tout ce que je connaissais d’elles, pour tâcher de saisir en
chacun le plaisir qu’il me promettait et de le comparer à celui que
recélait l’autre, j’arrivais à me représenter avec tant de force,
d’une part une pièce éblouissante et fière, de l’autre une pièce douce
et veloutée, que j’étais aussi incapable de décider laquelle aurait ma
préférence, que si, pour le dessert, on m’avait donné à opter encore
du riz à l’Impératrice et de la crème au chocolat.

Toutes mes conversations avec mes camarades portaient sur ces acteurs
dont l’art, bien qu’il me fût encore inconnu, était la première forme,
entre toutes celles qu’il revêt, sous laquelle se laissait pressentir
par moi, l’Art. Entre la manière que l’un ou l’autre avait de débiter,
de nuancer une tirade, les différences les plus minimes me semblaient
avoir une importance incalculable. Et, d’après ce que l’on m’avait dit
d’eux, je les classais par ordre de talent, dans des listes que je me
récitais toute la journée: et qui avaient fini par durcir dans mon
cerveau et par le gêner de leur inamovibilité.

Plus tard, quand je fus au collège, chaque fois que pendant les
classes, je correspondais, aussitôt que le professeur avait la tête
tournée, avec un nouvel ami, ma première question était toujours pour
lui demander s’il était déjà allé au théâtre et s’il trouvait que le
plus grand acteur était bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, à
son avis, Febvre ne venait qu’après Thiron, ou Delaunay qu’après
Coquelin, la soudaine motilité que Coquelin, perdant la rigidité de la
pierre, contractait dans mon esprit pour y passer au deuxième rang, et
l’agilité miraculeuse, la féconde animation dont se voyait doué
Delaunay pour reculer au quatrième, rendait la sensation du
fleurissement et de la vie à mon cerveau assoupli et fertilisé.

Mais si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant
sortant un après-midi du Théâtre-Français m’avait causé le
saisissement et les souffrances de l’amour, combien le nom d’une
étoile flamboyant à la porte d’un théâtre, combien, à la glace d’un
coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au
frontail, la vue du visage d’une femme que je pensais être peut-être
une actrice, laissait en moi un trouble plus prolongé, un effort
impuissant et douloureux pour me représenter sa vie! Je classais par
ordre de talent les plus illustres: Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet,
Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m’intéressaient. Or mon
oncle en connaissait beaucoup, et aussi des cocottes que je ne
distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait chez lui. Et
si nous n’allions le voir qu’à certains jours c’est que, les autres
jours, venaient des femmes avec lesquelles sa famille n’aurait pas pu
se rencontrer, du moins à son avis à elle, car, pour mon oncle, au
contraire, sa trop grande facilité à faire à de jolies veuves qui
n’avaient peut-être jamais été mariées, à des comtesses de nom
ronflant, qui n’était sans doute qu’un nom de guerre, la politesse de
les présenter à ma grand’mère ou même à leur donner des bijoux de
famille, l’avait déjà brouillé plus d’une fois avec mon grand-père.
Souvent, à un nom d’actrice qui venait dans la conversation,
j’entendais mon père dire à ma mère, en souriant: «Une amie de ton
oncle»; et je pensais que le stage que peut-être pendant des années
des hommes importants faisaient inutilement à la porte de telle femme
qui ne répondait pas à leurs lettres et les faisait chasser par le
concierge de son hôtel, mon oncle aurait pu en dispenser un gamin
comme moi en le présentant chez lui à l’actrice, inapprochable à tant
d’autres, qui était pour lui une intime amie.

Aussi,—sous le prétexte qu’une leçon qui avait été déplacée tombait
maintenant si mal qu’elle m’avait empêché plusieurs fois et
m’empêcherait encore de voir mon oncle—un jour, autre que celui qui
était réservé aux visites que nous lui faisions, profitant de ce que
mes parents avaient déjeuné de bonne heure, je sortis et au lieu
d’aller regarder la colonne d’affiches, pour quoi on me laissait aller
seul, je courus jusqu’à lui. Je remarquai devant sa porte une voiture
attelée de deux chevaux qui avaient aux œillères un œillet rouge comme
avait le cocher à sa boutonnière. De l’escalier j’entendis un rire et
une voix de femme, et dès que j’eus sonné, un silence, puis le bruit
de portes qu’on fermait. Le valet de chambre vint ouvrir, et en me

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